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TOUR D'HORIZON

DE TERRE ET D'OCEAN

L'objet de notre propos est d'esquisser un état des lieux du monde, de la société française et de la condition des hommes au tournant du siècle. Bien sûr, le passage d'un siècle à l'autre est arbitraire, mais la coïncidence avec un changement de millénaire accroît l'intérêt de faire le point.

Que dire sur notre vie et sur celle des hommes pour dresser cet état de la société à l'orée du XXIe siècle ? L'homme contemporain est écartelé entre ses lieux de vie et ses lieux de travail, entre ses passions et les nécessités laborieuses de l'existence, mais aussi inégalement partagé entre deux mondes, ce monde-ci et celui d'en haut. Il lui arrive parfois de s'immobiliser, de prendre du recul, de s'interroger sur le sens de son parcours tout banal qu'il soit et de s'arrêter sur l'essentiel. La vie ordinaire, qui semblait aller de soi, perd alors l'évidence de sa quotidienneté. Suite à ce mouvement de distanciation, l'homme, avec effroi, ressent alors l'absurdité du monde. Il y a, ainsi, tout au long de ces pages, la préoccupation des rapports entre ce monde et un au-delà des apparences objectives de la réalité. Si cette question n'interpelle pas par son originalité, elle apparaît toutefois toujours lancinante. Bien que nous soyons dans un monde sécularisé fort éloigné d'une époque de chrétienté, il arrive encore à Dieu de faire la une de certaains médias, soit pour parler à nouveau de sa mort, soit pour évoquer son retour sur le devant de la sccène du monde.

Faire ainsi le point tant sur les chuchotements de l'homme en quête de sens à l'aube du troisième millénaire que sur la traversée de la condition humaine dans un monde connaissant des bouleversements d'ordre scientifique, technique, économique, social, culturel suppose l'adoption d'une perspective transdisciplinaire.

Sur terre toute activité humaine peut laisser des séries d'empreintes et de marques ; on peut lire dans le sol les aventures de ceux qui les ont précédés. Si la terre permet l'inscription, la mer, en revanche, n'autorise aucune base stable. Or, sous une forme ou sous une autre, la mémoire se fonde sur l'inscription. La mer, à la différence de la terre, par son mouvement incessant, interdit toutes formes d'écriture, exclue les repères, en bref, l'histoire. L'océan engloutit et fait disparaître toute trace humaine. Par leur nature les sillages laissés par les navires sont beaucoup plus éphémères. A la limite, les destinées humaines ont une affinité avec les sillages : les uns et les autres, tout tourmentés qu'ils soient, apparaissent bien fugitifs. L'individu peut bien disparaître, la marche du monde n'en est pas pour autant affectée. Dans une société caractérisée par le changement, l'inconfortable situation des hommes sur terre sous le ciel fait que les sillages qu'ils laissent sont pluriels, hétérogènes, croisés.

Après l'éclipse des religions révélées, après l'émergence et l'effacement du messianisme de statut terrestre qu'était le marxisme, et compte tenu des avancées de la technoscience, la vieille question du sens de l'existence ne trouve plus véritablement d'espace où s'exposer globalement. Les interrogations premières sur le sens des choses et sur les fins dernières sont de plus en plus réservées à l'intimité de la conscience individuelle. Quelques touches permettront non pas de brosser un tableau fouillé du siècle qui se clôt mais d'en esquisser les tonalités les plus marquantes :
le monde moderne et ses ambivalences,
les clairs-obscurs de la condition des hommes,
le mourir et la mort aujourd'hui,
la transformation des rapports au monde dan sune société en mouvement.
L'examen de ces différentes facettes de l'aventure humaine au tournant du siècle permettra de dégager des canevas de compréhension de la société et de nos contemporains : abandon des dogmes traditionnels et des arguments d'autorité, mouvement d'émancipation et d'autonomisation des individus, chacun devenant son référent ultime.

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I.
BONNE BRISE, MER AGITEE

LES AMBIVALENCES DU MONDE MODERNE



"  L'établissement d'un bilan est un des cas où l'on ne doit pas hésiter
à commencer par énoncer des vérités premières et c'en est une assurément
 que ce siècle a été celui de grands changements. Cela suffit - il à le caractériser ?
 Tous les siècles n'en ont-ils pas, eux aussi, connu ? Assurément,
mais ceux du XXe siécle sont incomparablement plus grands :
on peut dire qu'il a été le siècle du changement.
Aucun autre n'a été le théâtre d'une mutation - terme qui convient
peut-être mieux - aussi rapide, aussi générale ".
René Rémond,  Regard sur le siècle, 2000, p.22.


L'univers était une scène aux tableaux de plus en plus sophistiqués que les coups de projecteurs de la science éclairaient avec une intensité de plus en plus vive, mettant en lumière des pans entiers qui étaient jusque-là restés dans la pénombre pendant des millénaires. Sous ces divers éclairages, l'arrière-plan de la scène pouvait être aussi illuminé que le premier plan. Les diverses branches du savoir mettaient en évidence aussi bien l'échelle du cosmos que les particules élémentaires. Commençant par percer les secrets de l'univers de l'infiniment petit et de l'infiniment grand, en même temps qu'il commettait les atrocités les plus horribles, l'homme contemporain se découvre en rapport assez ambivalent avec le monde actuel.
 Sur le théâtre du monde, l'espace n'intervient pas seul dans le déroulement de l'action ; le temps l'accompagne. Si l'accès à l'espace est resté longtemps interdit aux hommes, les progrès de la science et de la technique ont rendu possible la conquête spatiale qui avait longtemps relevé du seul imaginaire. Si l'espace, quelles  qu'en soient les difficultés, peut être finalement maîtrisé, le temps, lui, par son simple écoulement sort toujours gagnant.
 Que devenaient le monde et l'homme dans ce contexte mouvant ? Le rêve de progrès que l'individu occidental s'est forgé depuis le XVIIIe siècle et qu'il réalise peu à peu se heurte aux abominations, crimes, ségrégations, colonisations, tortures, attentats terroristes qui sont aussi le lot de notre époque. Profil lumineux et profil obscur du monde sont étroitement intriqués.


*
**


AH ! QUE LA TERRE EST BELLE ...
MAIS QUE DE ZONES D'OMBRE  ! !

Le XXe siècle a été marqué par trois grands penseurs nés au siècle précédent : Marx, Freud et Einstein. Leur pensée a miné les dogmes de l'époque et contribué à façonner le siècle qui s'achève. Les grands systèmes de pensée ont montré leurs limites : que ce soit le marxisme et son matérialisme historique ou le structuralisme dépréciant le sens et la conscience au bénéfice d'un inconscient structurel, réel maître du jeu. Les sciences humaines et sociales apparaissent sorties de l'affrontement entre paradigmes globalisants prétendant régner sur toute une discipline. De systèmes d'interprétation totalisants, les paradigmes apparaissent, aujourd'hui, fournir des hypothèses conceptuelles et des grilles de lecture partielles. Il en résulte une pluralité assumée des approches et des champs d'étude pour rendre compte des sociétés et de leur évolution. Nos activités se déploient pour l'essentiel dans un cadre artificiel fabriqué par l'industrie humaine. Les oeuvres qui exaltent l'homme coexistent avec les pratiques qui le discréditent. Nos développements seront donc organisés selon ces deux jalons.


° Relativement au monde d'antan, le monde nouveau est merveilleux.

Pour dresser le tableau du XXe siècle différentes touches peuvent être apportées : exploits techniques et progrès de la médecine, affaissement des encadrements collectifs et montée des revendications multiformes des individus, modification des cadres spatio-temporels.

* Une époque riche en réalisations prodigieuses.
Le monde est devenu moins opaque à l'homme moderne fier de son intelligence et de sa rationalité.Il y a la fée électricité, la fission de l'atome et l'électronique. Il y a les avions qui ont remplacé les navires qui eux-mêmes avaient remplacé les bâtiments à voiles. Les individus se déplacent avec une rapidité toujours plus grande. C'est l'ensemble des moyens de communication  - radio, téléphone, télévision, internet - qui n'ont cessé de croître ; le moindre évènement se transmet immédiatement jusqu'aux extrémités de la planète. Le réseau des réseaux enveloppant la Terre dans  un maillage de plus en plus serré rapprochera-t-il réellement les hommes ?
Il y a d'enthousiasmantes aventures humaines : le cosmonaute Youri Gagarine effectuant un tour deTerre historique le 12 avril 1961, la première marche d'un homme sur la Lune 21 juillet 1969. Après ces premières expériences décisives, les hommes en ce début 2004, commencent à former le projet d'aller sur Mars.
Il y a de grands projets et de belles réalisations : la conquête spatiale, la prospection des fonds sous-marins, l'étude du génome humain. Cela ne se fait  pas sans efforts, sans sacrifices inégalement partagés et sans débats.


Il y a les progrès de la médecine qui constituent une étape décisive dans l'histoire des hommes. Depuis le milieu du XXe siècle, en effet, la médecine devint efficace ; ce qu'elle n'était pas réellement jusque-là, la plupart des gens étant piégés par les souffrances immédiates.
Un  rapport de septembre 2000 de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale montre que les Français se portent dans leur ensemble de mieux en mieux, mais qu'ils sont inégaux face à la santé. Ainsi, apparaissent paradoxaux le progrès sanitaire global de la société française, l'allongement statistique de l'espérance de vie et le maintien ou l'augmentation des disparités entre catégories socio-professionnelles face à l'accès aux soins, aux maladies, aux handicaps. Le vieillissement et les fins de vie des différentes cartégories sociales reproduisent les disparités du monde du travail. A 60 ans, les cadres de la fonction publique ont une espérance de retraite de 23,5 ans en moyenne contre 15,5 ans pour les ouvriers agricoles...
Les progrès de la thérapeutique moderne alliés à l'allongement de la durée de la vie humaine avec ses effets induits sur l'avènement d'une pathologie spécifique du vieillissement, la création d'instituts gériatriques et des incidences globales sur les finances publiques et la société dans son ensemble. L'utilisation massive des sulfamides et antibiotiques a permis de venir à bout de nombreuses maladies infectueuses. Ce qui ne va d'ailleurs pas toujours sans excès de consommation de médicaments dans un pays comme le nôtre. En outre, on cherche une solution moléculaire pour remédier au mal-être alors que les solutions sont parfois davantage d'ordre culturel et affectif. Par ailleurs, la médecine devenant de plus en plus technicisée, c'est la pratique médicale elle-même qui s'en trouve modifiée. " La main qui palpe et perçoit et qui a l'exclusivité du diagnostic est presque remplacée par une instrumentation anonyme très puisssante lorsqu'elle est consolidée par quelques procédés majorant les contrastes ou par des radiographies en coupes serrées" ( Philippe Meyer, 1998, p. 96 ). C'est dire que le patient souffrant risque à la limite d'être oublié derrière les données d'examens biologiques ou les images de plus en plus sophistiquées. La vision d'un corps morcelé risque de l'emporter sur l'attention globale portée au sujet. Incontestablement les gains en scientificité de la médecine améliorent la connaissance du corps ; par suite, sa capacité d'intervention en est accrue au risque, cependant, d'oublier parfois l'homme total. Les analyses, les taux, les images, pour décisifs qu'ils soient, ne sauraient faire oublier le contact soignant. Devant cette stratégie de la médecine contemporaaine tout entière orientée vers l'organe et oublieuse de la personnalité humaine qui habite le corps douloureux certaines voix mettent en garde contre un réductionnisme de plus en plus prononcé et plaident " pour un retour à une relation plus étroite entre médecin et patient " ( Didier Sicard, président du comité consultatif national d'éthique, 2002). Les progrès ne se produisent pas sans contrepartie : des microbes et virus deviennent plus résistants ; de nouvelles maladies comme le sida apparaissent qui font resurgir les grandes peurs de naguère. Virus étrangers et épidémies domestiques, vaches folles et tremblantes du mouton, mais aussi canicule d'un été viennent accentuer les soucis actuels des responsables sanitaaires...

Au total, avec les progrès de l'hygiène et la médecine qui se met à guérir, c'est tout notre rapport à la douleur, à la vie, à la mort qui s'en trouve perturbé. La souffrance et la maladie, naguère lot habituel des hommes, tendent à devenir insupportaables, le retour à la santé devient quasiment un droit à tel point que les patients n'hésitent plus à pousuivre médecins et chirurgiens devant les tribunaux. Les cas chirurgicaux et médicaux ont une fâcheuse tendance à devenir des dossiers judiciaires. Devenu procédurier, l'homme moderne ne supporte pas plus le handicap que l'anomalie corporelle. C'est d'ailleurs le risque dans son ensemble qui est moins bien accepté.

* Reflux des grands idéaux collectifs, montée de l'individualisme, pluralité des rapports au monde.

Le début du XXe siècle fut marqué par de vigoureuses polémiques entre les révolutionnaires prônant la rupture parce qu'ils refusent tout compromis avec le système capitaliste et les réformateurs proposant de rénover le système par des mesures discrètes et par une politique de petits pas. Les trois décennies qui suivirent la seconde guerre mondiale furent particulièrement dominées par les débats entre les tenants et opposants de l'idéologie marxiste. L'affrontement entre ceux qui projettent de bâtir une société radicalement nouvelle et ceux qui veulent conserver les valeurs de l'ordre ancien a profondément marqué le paysage culturel, social et politique de l'époque. En ce début du XXIe siècle, où l'espérance dans les idéaux collectivistes semble peu partagée, il est difficile de mesurer le poids que pesait l'ombre de la révolution de 1917 sur les débats intellectuels et sociaux. Le communisme représentait dans l'immédiat après-guerre la première force politique du pays. C'est par la réforme plus que par la révolution - plan indicatif, aménagement du territoire, état-providence - qu'une forme originale d'économie de marché fut mise en place permettant d'accompagner et de promouvoir le progrès social.

Décembre 1991 voit la chute de l'Union sovietique qui a fait des millions de victimes et qui a suscité, dans le même temps, les espoirs de centaines de millions de gens sur le globe. L'effondrement de l'économie bureaucratique de la première puissance communiste du monde a contribué, par extension, à jeter le discrédit sur l'emprise de l'Etat et les nationalisations dans de nombreux pays européens. L'Etat doit-il jouer un rôle clé dans l'évolution des modes de production,  des échanges, des rapports industriels ou faut-il laisser faire le seul marché ? L'Etat doit-il assurer des fonctions économiques et sociales majeures, éclairer les perspectives des agents ?
La disparition de ce type d'organisation bureaucratique a jeté le doute dans l'esprit des sympathisants et de ceux qui pensaient qu'il pouvait y avoir des éléments à considérer dans ce type d'expérience. L'effacement du bloc de l'Est semble consacrer la prévalence du mode d'organisation sociétale de son adversaire de l'Ouest et des valeurs qu'il véhicule. L'ouverture des frontières s'est accélérée et les forces du grand marché international se sont puissamment libérées. Les idées de privatisation, de dérégulation et d'abolition des entraves surplombent toute la société. Les forces de l'économie de marché vont pouvoir opérer sans entraves.

Après les années noires de la grande crise 1929-1933, la confiance revient avec les Trente glorieuses (1945-1973) qui suivirent la seconde guerre mondiale. Après la pénurie de l'entre-deux guerres et l'absence, dans un premier temps, de retombées d'une croissance sans précédent dans l'histoire française, les dépenses allaient exploser et se diversifier, entraînant une mutation cruciale des niveaux et modes de vie. Durant cette période, les logements se multiplièrent, les cuisines et les salles de bains s'équipèrent. Au fil des décennies, les automobiles, les objets bruns - téléviseurs, magnétoscopes, chaînes hi-fi, téléphones filaires - envahirent les foyers. Comparée au marasme d'une société à prédominance rurale dans laquelle la frugalité et la restriction des besoins étaient des valeurs-clés, le monde urbain n'hésite pas à recourir au crédit pour jouir immédiatement des biens matériels. De nouvelles attitudes hédonistes commencent à prendre le pas sur l'esprit d'économie de naguère. La consommation de masse s'est ouverte à des segments de plus en plus larges de la société. Encore faut-il ne pas oublier que " des frontières générationnelles invisibles fragmentent la société " ( Louis Chauvel, 2002, p. XIV ). Toute société est un ensemble complexe de générations concrètes dont les unes sont des adultes actifs alors que d'autres sont des jeunes en formation et que d'autres encore sont des seniors à la retraite. D'où l'intérêt d'une analyse fine par cohorte car les générations qui cohabitent ne sont pas entrées de la même façon dans le monde du travail et n'ont pas été imprégnées par les mêmes encadrements collectifs. Louis Chauvel synthétise ainsi la situation des quatre ensembles de cohortes constitutives de la société contemporaine : " les cohortes nées au début du siècle, voire avant furent sans liberté par rapport aux modèles d'encadrement social qui leur sont proposés - Eglise, communisme, Etat... - et furent caractérisées par une structure sociale verticale où, du bourgeois au prolétaire, l'écart était béant. Celles nées dans l'entre-deux guerres ont connu la même soumission aux encadrements idéologiques et organisationnels, mais bénéficiaient de l'intégration professionnelle de la société salariale émergente et de l'expansion des Trente glorieuses ; celles nées dans le courant des années quarante connurent l'émancipation par rapport aux normes et aux repères sociaux traditionnels tout en continuant de bénéficier de l'expansion ; les suivantes nées à partir de 1950 arrivent essentiellement dans un monde où seule existe l'émancipation - comment se révolter contre l'absence apparente de contrainte ? -, mais où le modèle salarial d'expansion se délite peu à peu, impliquant ainsi un contexte social qui pourrait se rapprocher de celui des temps anciens, avec une distance croissante entre le haut et le bas de la société et une incertitude fort générale "(  idem, p. 201 ). Cette perspective  présente l'avantage de rappeler que la condition humaine est vécue différemment par les générations qui cohabitent : hétérogénéité des niveaux et modes de vie, mais aussi  diversité de l'attitude générale face à l'existence. Des cohortes jouissent de chances que d'autres n'ont pas eues. Les départs en vacances tendent à perdre aujourd'hui la connotation de luxe qu'ils avaient naguère. Le vieil adage - " les voyages forment la jeunesse" - pourrait dorénavant être complété par une adjonction " ... et dopent la vieillesse ".

Si les Françaises interrogées en décembre 2000 ont fait du lave-linge l'innovation la plus importante du siècle, c'est le téléphone portable qui, au tournant du millénaire, fit irruption et suscita l'engouement des populations, peut être parce qu'il permet de reconstruire chaque jour de façon privative l'espace et le temps. On pensait initialement que cet appareil serait utilisé essentiellement par les cadres pour leur travail. Mais, l'autonomie et la mobilité croissantes des individus sont devenues telles dans la société moderne qu'il sert non seulement dans la vie professionnelle, mais aussi dans la sphère privée des relations amicales et familiales. Le téléphone portable relie les agents individuels alors que les téléphones filaires, fixes, relient des emplacements. Chacun reste toujours joignable sans avoir à dire où il est.

Les 15-25 ans se sont emparés d'un nouveau mode de communication : les mini-messages. Les SMS que les jeunes s'échangent sur les téléphones mobiles ont quitté le champ de la communication utilitaire immédiate pour devenir un véritable moyen de reconnaissance bien à eux. Avec leurs abréviations, leur transcription phonétique, leurs mots tronqués et leurs smileys les adolescents se composent une écriture intuitive, codée, peu accessible aux adultes. Ils se construisent ainsi électroniquement leur jardin secret... pour le plus grand profit des opérateurs de téléphonie. La mobilité contemporaine tend à modifier l'espace. A terme, avec la troisième génération de téléphonie mobile, il n'existera plus, du moins en théorie, de localisations d'où l'on ne puisse accéder, à tout moment, aux mêmes services et informations (texte, image, son, video ) que depuis son domicile. La " navigation " peut se pratiquer sans mouvement, ici et ailleurs, c'est-à-dire en tout lieu.

Dans cette France, les transformations économiques se sont accompagnées de l'érosion des régulations socio-culturelles collectives dominantes. Les représentations et valeurs républicaines et religieuses qui cimentaient implicitement le tissu social se sont au fil des décennies retrouvées déconnectées d'une société connaissant la plus puissante transformation économique de son histoire. Nos sociétés vivent aujourd'hui au rythme des horaires des hyperrmarchés, ou des grands commerces spécialisés, ces acteurs modernes de l'échange marchand. Les zones d'activités commerciales sont au centre de l'existence quotidienne des ménages comme l'église le füt pendant des siècles lorsque les fêtes religieuses régissaient la vie paroissiale. La domination sans réserve de la culture contemporaine par les temples modernes de la consommation, les loisirs et la fête affaiblit l'école de retenue qu'étaient la morale de Jules Ferry tout comme l'éducation chrétienne. Dans les sociétés contemporaines, la religion est ramenée à une sphère spécialisée et privative qui tend à se rétrécir de plus en plus sous l'influence du processus historique de la sécularisation. La sphère religieuse et la sphère sociale,  jadis en étroite connexion, sont de plus en plus séparées. Ainsi, dans la société rurale d'hier les temps et les espaces vécus des populations étaient organisés d'après la matrice judeo-chrétienne en étroite association avec les rythmes des activités agricoles. De nos jours, un exemple représentatif de la sécularisation de la vie peut être trouvé  dans la modification du calendrier des vacances scolaires. Alors que les périodes de vacances étaient naguère en lien étroit avec les grandes fêtes chrétiennes, elles en sont maintenant largement dissociées. Ainsi, les vacances de printemps ont remplacé celles de Pâques. Ce sont des considérations d'ordre biologique qui déterminent aujourd'hui l'alternance des temps d'école et de repos auxquelles ne manquent pas de se surajouter les exigences du secteur touristique.
 De même, un puissant mouvement de déconfessionnalisation d'institutions a vu le jour qui s'est traduit politiquement par un refus en France d'un parti chrétien et sur la scène syndicale par le changement de dénomination de l'ancienne confédération française des travailleurs chrétiens en confédération française démocratique du travail ( CFDT ). Il s'agissait de dissocier ce qui appartenait explicitement au religieux et qui ressortait de l'autorité ecclésiale, et ce qui n'en relevait que pour des raisons historiques. D'une façon générale, la décennie soixante connaît un effritement de la culture religieuse. Il n'était pas nécessaire d'être croyant convaincu pour connaître les idées et les valeurs qu'incarnait le christianisme. Jusqu'à cette époque, le patrimoine religieux était partie constitutive de la culture générale. Les préoccupations d'ordre religieux paraissent bien étrangères à l'homme d'aujourd'hui qui, s'il doit s'adonner à un culte, privilégiera celui du corps et de la forme physique. Prenant appui sur la proclamation moderne du droit de chacun à son propre accomplissement la considération de bien-être dans ce monde a pris le pas sur l'interrogation existentielle de l'éventuelle survie. Halloween, la fête celtique des revenants, se projette au devant de la scène et rejette à l'arrière-plan la Toussaint. En tout cas, les liens socio-religieux séculaires se distendent pour faire place à l'individualisation des formes d'identification faisant émerger éventuellement des formes inédites de sociabilité religieuse comme nous le verrons plus avant au chapître IV. De référence organisatrice de l'ensemble social et de norme collective la religion tend à devenir de plus en plus une sphère singulière du champ social et une option privée parmi d'autres. Les sociétés modernes fortement soumises au changement manifestent une grande diversité de rapports au monde. La grande contestation antiautoritaire et antihiérarchique des années 1960-1970 a impulsé une représentation individualiste de l'existence. La quête d'autonomie personnelle est développée à l'extrême. Les règles juridiques établies, les convenances sociales et les prescriptions religieuses gouvernent de moins en moins la sphère intime des comportements individuels. Ce qui était naguère perçu comme déviant fait peu à peu partie de l'ordre contemporain des choses. Alors le législateur prend acte de l'évolution des comportements. Il en est ainsi, dans le dernier tiers du XXe siècle, en matière de contraception ( loi Neuwirth, 1966 ), d'interruption volontaire de grossesse ( loi du 27 novembre 1974 ) et de divorce. L'évolution législative aboutit à la fin du millénaire aux dispositions instituant le pacte civil de solidarité ( pacs, loi du 15 novembre 1999 ) ou autorisant la délivrance de la pilule du lendemain dans les établissements scolaires. Bref, nous vivons dans des sociétés où les références explicites aux valeurs communes implusées d'en haut ( Etat, autorités religieuses ) ne tendent plus à déterminer les comportements individuels. Dans leur affrontement, marxisme et libéralisme étaient des idéologies mobilisatrices dans la mesure où, à tort ou à raison, elles étaient porteuses d'espérance... La fin du siècle aura été marquée par le reflux des grandes croyances collectives.

Dans un tel contexte de désenchantement historique et politique, la technoscience,  seule paraît pouvoir combler la vide laissé par les messianismes politiques et religieux en perte de vitesse. La technoscience "est perçue désormais comme un messianisme de substitution. Elle est devenue l'idéologie par défaut. En désespoir de cause, c'est à elle qu'on a confié toutes les attentes et les utopies qui habitent habituellement l'esprit des hommes : la connaissance parfaite, la divination ( la "prédictibilité " génétique ), la métamorphose magique ( les manipulations ), la transformation prométhéenne du monde, etc..." ( J. C. Guillebaud, 2001, p. 327 ; toute l'excellente analyse de l'auteur est à méditer ). En d'autres termes, les connaissances qu'ils ont acquises et les outils qu'ils se sont forgés permettent aux hommes d'aujourd'hui de tenter une aventure tous azimuts sans équivalent dans leur histoire. En dernière ressource, ils reportent sur les promesses de la technoscience les espérances qu'ils mettaient hier dans la religion , la politique et l'Histoire.

* Les cadres spatiaux et temporels bougent.

Du point de vie économique, les situations les plus extrêmes coexistent en France comme dans les pays du Nord développé.
Il y a des cités marchandes, des agglomérations industrielles, des pôles urbains à dominante tertiaire. Il y a des villes fières  de leur passé présentant à la face du monde les sédiments d'architecture que des siècles de travaux ont déposés ; d'autres laissent libre cours à leur engouement pour la modernité. En bref, il y a les régions endormies et celles qui sont dynamiques. Il y a les sites de vieille industrialisation qui, après avoir été les locomotives économiques à l'âge du fer et du charbon sur lesquels on croyait construire l'Europe, sont aujourd'hui à la recherche d'un second souffle. Il y a les vieilles régions fleurant bon le terroir, espaces de ruralité, de tradition et de mémoire qui n'hésitent pas à créer des sites innovants à la pointe de la technologie. Le défi général actuel revient à essayer de jouer la carte d'un futur prometteur tout en préservant un riche patrimoine.

Un puissant mouvement de redéfinition des villes, des territoires et des modes de vie est en cours d'émergence en relation avec le développement des technologies de l'information ( TI ). Les TI permettent d'établir, de façon automatique, donc rapide, des liaisons entre pôles, remplissent une fonction de commutation. Commutation téléphonique, réalisée par les centraux téléphoniques ; commutation informatique qui rend possible la recherche d'information par un hypertexte ou sur la toile. Lorsqu l'on pense TI, on pense souvent à la diminution des obstacles liés à la distance. Il est vrai que les télétechnologies peuvent favoriser des délocalisations évitant par là même le dépérissement de certains espaces. Toutefois, c'est le pouvoir d'attraction de certaines villes qui va être renforcé parce qu'elles constituent un ensemble complexe de commutations, d'échanges, de transports, de commerces, de rencontres. En ce sens, " elles apportent à la commutation virtuelle le complément indispensable de la commutation spatiale " ( Marc Guillaume, 2000, p. 10 ). Les TI vont modifier en profondeur la société. A cet égard, les thèses les plus extrêmes s'affrontent. Les plus optimistes estiment qu' Internet va faire advenir une société moins injuste et plus démocratique par le développement de la télé-médecine, du télé-enseignement, voire de la télé - démocratie directe. Internet peut être un instrument additionnel au débat politique. C'est un moyen d'information pour le citoyen aussi bien qu'un moyen de diffusion de ses propres idées. Aujourd'hui, des associations usent du réseau pour mondialiser leurs luttes. Les plus pessimistes mettent en avant les risques de dérive de la télésurveillance, la fin des rencontres face à face, les communications par l'intermédiaire de l'ordinateur n'étant qu'un succédané de liens sociaux. Comme bien souvent tout est affaire de nuances. Ce qui est sûr c'est que les TI vont modifier les repères sociaux temporels. Naguère, les temporalités sociales étaient en partie construites sur la base des temps religieux et des activités agricoles. A l'époque contemporaine, l'agriculture et ses rythmes ne modèlent plus les actions, les modes de vie et les attitudes en ce sens qu'elles ne fournissent plus les cadres spatiaux et temporels. De nos jours, les tendances à la flexibilité de l'organisation du travail et à la dérégulation de l'emploi induisent un profond changement de la vie sociale. Ce qui amène à dire que le travail est devenu le grand désynchroniseur de la société après avoir été son grand synchroniseur par le biais d'horaires standardisés ( F. Godard, 2000, p.27 ).

Avec la réduction de la durée du travail, c'est toute une culture des trente-cinq heures qui devra être inventée.  L'aventure individuelle devra s'organiser autour d'un double projet : un temps laborieux contraint et un temps de non-travail pour développer librement toutes ses possibilités. Le temps collectif s'amenuise pour faire place à un temps plus maîtrisé et personnalisé avec un rééquilibrage entre vie privée et vie professionnelle, mais l'amélioration risque d'être différente selon les catégories sociales. Lorsque le travail régissait encore le temps de vie, les diverses fonctions occupées déterminaient largement les différenciations entre groupes sociaux et les modes de consommation. La réduction du temps de travail n'a pas seulement une incidence en termes d'emplois, elle a également un impact sur la qualité de la vie. Si les différences sociales sont loin d'être gommées, certaines pratiques ( flux de déplacements, dates et horaires des courses... ) , durant les périodes pendant lesquelles les gens ne travaillent pas, connaissent certains rapprochements entre les groupes sociaux populaires et les strates plus aisées. Les 35 heures n'ont pas au fond les mêmes effets selon les groupes sociaux. Certains cadres ont pu réaménager leur temps de travail ou allonger leurs week-ends. Mais, ce qu'ont ressenti surtout les catégories les moins favorisées ce sont les changements dans le travail, la flexibilité accrue des horaires à cause de l'annualisation, le blocage des salaires, le SMIC devenu multiple au fil des années.
 Le débat aurour des 35 heures est loin d'être clos ne serait-ce qu'avec les premiers assouplissements Fillon (janvier 2003 )et Raffarin (décembre 2004 ) apportés aux lois Aubry : unicité retrouvée du SMIC à l'horizon 2005, possibilité pour le compte-épargne-temps d'être liquidé en argent et non plus sous forme d'une récupération en repos, obligation d'une compensation salariale pour les heures supplémentaires au-delà des 35 heures et non plus en jours de congé, possibilités d'accords de " temps choisi " pouvant aller au-delà des heures supplémentaires permises. Si la durée légale hebdomadaire reste fixée à 35 heures, que de moyens offerts aux entreprises pour la contourner !


° Mais toute médaille a son revers

Ainsi, notre époque est riche de progrès, de  découvertes prodigieuses et de réalisations remarquables. Cependant, des nuages s'amoncellent sur l'autel de la modernité venant en atténuer l'éclat : chocs belliqueux et ébranlements sociaux massifs, ambiguïté de certaines  avancées scientifiques et techniques, fracture sociale et numérique.

* Guerres, actions terroristes et pandémies.

Notre temps a aussi fabriqué la bombe atomique et connu l'anéantissement de Hiroshima. Le cours du temps régit totalement l'existence des hommes : non seulement ils vivent, mais ils tuent également dans le temps. Il leur arrive de persécuter et d'annihiler des groupes humains entiers sur la base d'un passé dont ils prétendent perpétuer la pureté ; il en est ainsi des pratiques nazies avec les déportations et les camps d'extermination. Sans doute, la guerre est-elle de tous les temps, mais les deux guerres mondiales ont été particulièrement monstrueuses sans oublier les guerres de décolonisation avec le lot de tortures qui ont pu les accompagner. Le moment que nous vivons a vu se perpétuer des massacres et des atrocités sans nom, depuis ceux commis par les Kmers rouges jusqu'à ceux qui ont ensanglanté la Bosnie ou le Kosovo. Il arrive aux hommes d'arrêter, de torturer et de liquider au nom d'un monde et d'un homme nouveaux à construire ; il en est ainsi des purges qui ont été menées en vertu d'un projet communiste, malgré les intentions proclamées de justice sociale et d'émancipation. Notre époque n'est pas meilleure puisque les hommes sont en mesure de détruire l'humanité globalement, d'immoler de jeunes enfants par la grâce des machettes tout en invoquant le nom de Dieu ou de perpétuer des actions terroristes. Ainsi, le 11 septembre 2001, deux avions commerciaux nord-américains détournés au nom d'un intégrisme islamique radical furent jetés contre les deux tours jumelles du World Trade Center à New-York et les ont détruites faisant trois mille victimes innocentes. A Washington, le Pentagone fut l'objet du même type d'attentat alors qu'un quatrième avion manqua sa cible grâce à l'héroïque comportement de quelques passagers. Ces actions répondant à l'appel à la guerre sainte " des peuples de l'Orient musulman contre le peuple des croisés d'Occident " (Oussama Ben Laden ) doivent-elles pour autant être vues comme le début d'une "guerre de civilisation" ( Huttington ) comme les autorités nord-américaines l'ont déclaré précipitamment?


De telles attaques terroristes vont-elles inaugurer une nouvelle ère, celle du nihilisme triomphant comme le suggère André Glucskmann ? " Les forcenés de Dieu dévorent le Coran, toujours à aiguiser leur dogmatisme fanatique en sélectionnant les versets qui confirment leurs pulsions et en occultant les autres " (2002, p. 104 ). De telles actions terroristes sont-elles suscitées par une forme de rivalité mimétique au niveau de la planète entière ? A suivre cette thèse, le terrorisme pourrait relayer la guerre traditionnelle et la perspective d'un échange nucléaire entre les superpuissances. Sous le couvert de l'islam radical il y a un essai de ralliement et de mobilisation des foules misérables dess pays du Sud, frustrées et victimes dans leurs rapports mimétiques avec le monde occidental. Loin de se détourner vraiment de l'Occident les peuples du tiers monde " ne peuvent pas s'empêcher de l'imiter, d'adopter des valeurs sans se l'avouer à eux-mêmes et ils sont tout aussi dévorés que nous le sommes par l'idéologie de la réussite individuelle ou collective " ( René Girard, 2001, p. 24 ). A l'échelle de la planète, c'est le désir exacerbé de ressemblance avec l'ordre occidental qui serait à l'origine du terrorisme, la concurrence mimétique malheureuse ressortant sous forme de violence. Dans cette lecture girardienne des évènements du 11 septembre, l'islam remplirait le rôle de liant et de ferment que jouait auparavant le marxisme.
Ces dramatiques évènements à la symbolique d'envergure mondiale n'ont pas fini de susciter des analyses controversées. Toutefois, mettre en avant la dimension culturelle d'un clash  des civilisations ne revient-il pas à maintenir au second plan les aspects économiques et politiques de clivages Nord-Sud bien réels ?
Après les actions terroristes contre le World Trade Center le président Bush a estimé qu'il devait montrer au monde que la puissance américaine ne pouvait être contestée. L'intervention militaire " préventive " que les Etats-Unis ont menée avec leurs alliés britanniques en Irak depuis le 21 mars 2003 est aussi une conséquence du 11 septembre 2001 ; c'est également un signe de la déstabilisation stratégique de l'ordre mondial intervenue depuis la fin de la guerre froide. De ce fait, les images dramatiques d'une guerre visant à renverser le régime de Sadam Hussein se diffusent en continu sur nos écrans de télévision comme pendant la première guerre du Golfe suite à l'invasion du Koweit par l'Irak en août 1990. Le dictateur capturé, l'anarchie sanglante s'installe dans le pays. Bombes humaines et explosions de voitures piégées sèment la mort chez les GI's et les populations locales.Une guerre peut se remporter relativement facilement sans cependant qu'il en soit de même de l'après-guerre. Le terrorisme urbain peut, en effet, y faire plus de victimes. La transition d'un régime à l'autre s'effectue dans un climat de guerre civile. L'enfer sait modifier ses tableaux pour se rassasier des souffrances des naugragés de l'existence.


La pandémie du sida malgré les progrès des traitements pourrait faire, au cours de la première décennie du XXIe siècle, selon certaines estimations, autant de morts que toutes les guerres du XXe siècle. D'après ONUsida, 40 millions de personnes vivent avec le virus, les femmes représentant maintenant la moitié des adultes touchés. Au cours de l'an 2004, 4,9 millions de nouveaux cas et 3,1 millions de décès ont été enregistrés dans le monde. En France, le sida ne semble plus reculer ; les trithérapies auraient-elles endormi la vigilance dans les comportements sexuels ? Le sida progresse en Asie, en Europe de l'Est et en Afrique où vivent 25,4 millions de personnes infectées. Le coût des médicaments protégés par des brevets et commercialisés par les grands laboratoires internationaux rend dissuasif leur emploi dans les pays pauvres. Seulement 300000 malades auraient  accès aux thérapies appropriées dans les pays en développement, qui comptent 95 % des nouveaux cas d'infection ; auront-ils les moyens de se payer des vaccins lorsqu'ils devraient être disponibles à l'horizon d'une dizaine d'années ? Au bout du compte, le sida est devenu " la maladie la plus dévastatrice que l'humanité ait jamais connue " ainsi que le soulignait ONUsida dans son rapport de 2001.
Après le sida va-t-il falloir affronter une nouvelle épidémie : le " sras "? Ce syndrome respiratoire aigu sévère est, en tout cas, déjà qualifié de " première maladie grave du XXIe siècle" par l' Organisation Mondiale de la Santé.


* Un monde débordé par le vertige de sa propre puissance.

Le monde moderne est marqué par l'encombrement : les automobiles s'agglutinent sur les périphériques lors des retours de week-end ; les pistes de ski et les ports de plaisance sont embouteillés ; les déchets s'accumulent.
Mais au-delà de ces difficultés banales qui planent sur nos sociétés, il y a des catastrophes et des drames: les mines antipersonnel qui continuent à tuer ou à handicaper après la fin des combats, la pollution industrielle, les drames AZF et les sites à hauts risques classés " Seveso ", la pollution de l'eau et des forêts, les marées noires. Du péril nucléaire à l'effet de serre en passant par la lente élévation du niveau des océans, l'activité humaine mal maîtrisée fait peser toutes sortes de risques sur l'écosystème.

 Les politiques de développement ont longtemps été conduites indépendamment de la question de la disponibilité des ressources énergétiques et de la  neutralité environnementale de leur utilisation. Les progrès des sciences et des techniques ont permis à l'homme de mieux dominer le monde ; corrélativement, les responsabilités à l'égard de ce dernier s'en trouvent accrues ; ne suffit-il pas d'un virus informatique pour que des économies entières soient perturbées ? Il est vrai que le bogue tant annoncé des ordinateurs pour le passage du nouveau millénaire ne s'est pas produit. En France, ce sont plutôt les tempêtes et les marées qui ont mis en difficulté un certain orgueil technique en décembre 1999.

Plus fondamentalement, en intervenant sur les génomes, en modifiant génétiquement des organismes qui réagiront de façon différente avec l'environnement l'homme inaugure un autre temps. La découverte de trois milliards de bases azotées qui entrent dans la composition de la centaine de milliers de gènes de l'être humain, c'est-à-dire, en bref, la cartographie du génome humain est, comme tout progrès scientifique fondamental, à la fois exaltante et effrayante. Les progrès de la connaissance du vivant ouvrent la perspective de changements vertigineux dans ce qui pouvait paraître immuable dans l'humanité. Le problème du clonage, par exemple, offre des perspectives aussi enthousiasmantes qu'angoissantes ; au-delà de l'éventuelle fourniture de pièces de rechange pour le corps il pose la question de la nature de l'homme. L'annonce par la secte raelienne de la naissance d' Eve - premier bébé cloné - est apparue à beaucoup comme une violaion vertigineuse de l'ordre de la reproduction humaine. Au-delà des bruits médiatiques la question est toujours de savoir distinguer pour chaque prouesse de la bio médecine ce qui ressort d'une véritable avancée scientifique ou de la dérive d'une recherche étourdie par sa propre puissance.
D'une façon générale, le développement des biotechnologies ne va pas sans soulever de nombreuses interrogations tant sur le génie génétique lui-même que sur le contrôle des firmes transnationales sur les organismes ainsi modifiés. Ce qui ressortait naguère de la gratuité de la nature devient actuellement objet de privatisation. Sur la base de la brevetabilité du vivant une compétition génique se livre à l'échelle planétaire. N'attendant plus tout du ciel comme jadis, les hommes d' Occident ont escompté le bonheur sur la terre par la voie politique. L'avènement d'un monde économique et politique meilleur se faisant de plus en plus attendre, c'est vers la voie de la science que se reportent les espérances humaines. Les avancées scientifiques, pour considérables qu'elles soient, n'adviennent pas seules, le mal survenant en même temps. L'application que les hommes peuvent faire des savoirs qu'ils acquièrent peut conduire à la destruction de l'humanité aussi bien qu'à une production de l'homme comme objet. Devant de telles ambiguïtés certains, pour le moins s'interrogent, d'autres, à la recherche de sens, se tournent vers d'autres sources de félicité.

* Une double fracture.

Dans nos sociétés une grande part des richesses reste concentrée entre les mains d'une petite minorité. Il y a les banlieues défavorisées et les quartiers privilégiés des grandes villes américaines protégés par de puissants systèmes de protection. Il y a ceux des ghettos et les bastions de la bourgeoisie blanche riche de Central Park Est, un monde où l'on reste entre soi, le dernier rempart de l'Amérique Wasp ( White anglo-saxon protestant ). Il y a les communautés fermées de Californie vivant derrière de véritables enclos qui sont coupés du reste du monder environnant et sont protégés par des circuits de télévision et des gardes ; certains essaient d'implanter, dans nos pays européens, ces villages fermés sur eux-mêmes, d'où il est plus facile d'entrer en relation avec le monde entier qu'avec les villages alentour. La tendance à se construire un cadre de vie fondé sur la seule composante affinitaire constitue une " forme d'endogamie sociale ou d'apartheid volontaire " qui " contient en elle-même le principe de toute décomposition sociale future " par le fait d'atrophier toute capacité de vivre avec ceux pour qui nous n'éprouvons pas forcément de sympathie " ( Jean-Claude Michéa, 2002, p. 113 ). Or, vivre avec des personnes que nous ne choisissons pas est la définition même d'une société...

 Il y a les luxueux quartiers d'affaires, les fameuses artères célèbres dans le monde entier et les quartiers de misère aux squats immondes. Sauf à accepter une dérive profondément inégalitaire, à l'américaine, les problèmes des cités-ghettos constituent un défi majeur pour les sociétés occidentales. En effet, dans leurs manières de vivre ou plutôt de survivre, une fraction de la jeunesse des cités n'attend plus rien du reste de la société. En témoignent, les violences meurtrières entre adolescents dans certains quartiers populaires. Souvent issus de familles éclatées, en situation de rupture avec le monde éducatif, les jeunes les plus en difficulté génèrent leur propre mode de socialisation. Ils se forgent une échelle de valeurs à part, où les frontières des normes sociales disparaissent et où la violence prévaut.

Il n'y avait plus d'emplois pour tous. Aux années optimistes marquées par une croissance soutenue et un faible sous-emploi succédaient les années de crise, caractérisées par le doute, la montée du chômage. Chaque franchissement d'un seuil symbolique ( le million, les deux millions, les trois millions de chômeurs ) accroissait davantage le pessimisme ambiant.
Et lorsque l'embellie revient, au tournant du siècle, elle est inégalement partagée entre les pays, les régions et les secteurs d'activités. Les laissés-pour-compte de la  reprise et les salariés en détresse victimes de nouvelles vagues de restructurations industrielles lors d'un nouveau ralentissement économique ne supportent plus les plans sociaux et sont prêts à tout pour se faire entendre des patrons et des pouvoirs publics. Alors que par culture les salariés se sont toujours interdits de toucher à l'outil de travail les employés d'entreprises dont les activités traditionnelles - textile, acier, bière - sont menacées n'hésitent plus  à menacer de transformer l'usine en bombe chimique, à provoquer des pollutions afin d'attirer l'attention sur leurs revendications. Parce qu'ils ont perdu toute illusion sur leur avenir, ces salariés de la "vieille économie " travaillant dans des sites anciens, souvent dans des bassins d'emploi sinistrés, n'hésitent plus à recourir au chantage ou à la violence. La nouvelle économie elle-même n'a pas tenu ses promesses. Surévaluées, les valeurs technologiques se sont effondrées, les débouchés escomptés ne s'étant, en définitive, pas matérialisés.
L'espoir est bien à la base du dynamisme de l'homme. En ce sens la misère se ramène à la perte d'espoir ; l'existence est ramenée au niveau de la seule subsistance. L'homme ne pouvant développer ses potentialités est incapable de se réaliser en tant qu'homme. Nos sociétés sont marquées par les coups d'accordéon de l'économie et en matière de traitement social du chômage.

Dans les prochaines années, à la fracture sociale va s'ajouter le fossé numérique entre les nations, les populations, les strates sociales et les individus. A la mi- 2000 le Réseau touche à peine 6 % de la population mondiale. Etats-Unis et Canada abritent la moitié des internautes et l'Afrique moins de 1 %. Il y a les internautes accrocs qui ne peuvent vivre que par le Web et ceux qui ne prendront pas en marche le train de la nouvelle communication. Il existe un fossé socioculturel, voire intergénérationnel dans les pays industrialisés. Mais, à la base de la fracture numérique il y a simplement les disparités économiques et sociales. Si l'âge est, en effet, un facteur discriminant, le pouvoir d'achat et la qualité des infrastructures interviennent également. Aussi, ce fossé se rencontre-t-il tant dans les pays riches que dans les pays pauvres. Alors que plus de la moitié des Américains utilisent la Toile, seulement 18 % des Français se connectent au Réseau. En France, les ouvriers ne représentent que 2,7 % des internautes contre 35,8 % des cadres et professions libérales. Fin 2003, les foyers français étaient 29 % à disposer d'un accès à internet à domicile contre 24 % un an plus tôt ( Institut gfk pour le magazine SVM ) ; ils devraient être 33 % un an plus tard.  Selon l'ART, au 30 septembre 2004, le nombre d'accès à haut débit atteint presque la moitié des accès à internet en France avec 5,5 millions de lignes sur un total de 11,3. L'expression de fracture numérique ne doit pas faire oublier la fracture économique qui sépare pays du Nord et du Sud. Dans la mesure où il sera difficile de vivre sans Internet au XXIe siècle, le Réseau étant l'un des vecteurs de l'évolution de l'économie, de la société et de la culture, " l'Internet au service de tous " apparaît un défi mondial majeur. Les hommes ne pourront vivre dans le monde réel que s'ils maîtrisent le monde virtuel.
En bref, le XXe siècle a été marqué par les progrès de la chimie et de la physique induisant de nouvelles avancées techniques. Nombre de ces progès provoquent tout à la fois l'émerveillement et l'effroi. On peut penser que le XXIe siècle sera déterminé par les TI, la biotechnologie et une certaine prise en compte de l'environnement.

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LE DESENCHANTEMENT DE L'EST ET DU SUD

La condition de l'homme n'est pas analogue d'un bout à l'autre de la planète. Au cours du siècle précédent on a cru que le monde séparé par des idéologies contraires, se partageaut en deux ; l'Ouest et l'Est avec une entité périphérique le Tiers Monde.

* Est : virement de bord.
Dans sa globalité l'Ouest développé disposait de tout y compris du doute. Les valeurs initiées par le monde occidental tendent à se diffuser et à s'imposer au reste de la planète.
 Le marxisme-léninisme se présentait comme une alternative économique, sociale et politique au capitalisme libéral. Il laissait espérer la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme et l'instauration de nouveaux rapports humains à tous les niveaux de la société y compris les relations internationales. L'Est communiste voulait rattraper et dépasser son grand rival occidental. Après 1956- notamment avec l'automne hongrois - et 1968 - avec le printemps de Prague - le modèle sovietique centralisateur et de planification impérative a connu une lente et irréversible désagrégation. Les démocraties populaires de l'Europe de l'Est amorcent une politique plus libérale à l'intérieur et essaient de définir un " socialisme à visage humain ".

Depuis la chute du Mur de Berlin; le 9 novembre 1989, on peut se demander si l'on n'est pas entré dans une  ère nouvelle ? A l'immense attente d'hier a fait place des déceptions à la hauteur des espérances. Pour nombre de militants communistes c'est toute une vision globale du monde qui s'effondre. Jusque-là, messianismes séculiers et religieux s'affrontaient ou cohabitaient. Idéologies et religions offraient, à leur manière, des façons de voir, de penser et d'agir. Avec la chute des régimes communistes, c'est toute une série de références - attrayantes pour les uns, à combattre pour les autres - qui disparaissent de l'horizon collectif et individuel. Le capitalisme loin de s'effondrer l'a emporté en ce début du XXIe siècle ; l'implosion du système sovietique est  apparue à beaucoup comme le signe que le cours des choses allait dans la bonne direction. L'ordre libéral laisse croire que nous serions dans la meilleure des sociétés possible. Toutefois, le naufrage d'un rival ne signifie pas pour autant la fin des injustices, des conflits, des menaces et des violences au sein du système économique concurrent. Si la mondialisation semble irrésistiblement s'imposer, elle apporte avec elle une modification généralisée des façons d'être et des modes de vie, source de bien des inquiétudes et d'interrogations.
Les anciens pays de l'Est, qualifiés aujourd'hui de nouveaux pays d'Europe centrale et orientale - les PECO - aimeraient bien adopter quasi instantanément les modes de vie de l'Ouest longtemps honni et maintenant modèle, oubliant les conditions institutionnelles de la transition vers l'économie de marché et la nécessité de prendre en compte les temps longs.

* Des tiers mondes : développement, enjeux et défis.

Au terme de près de cinq décennies de politiques de développement, la situation des populations du Sud ne s'est globalement guère améliorée. Entre 1960 et 1995 le revenu par habitant des 20 pays les plus pauvres a quasiement stagné. Le revenu des 20 pays les plus riches est 37 fois plus élevé que celui des 20 pays les plus pauvres ( Banque mondiale, 2000 ). A terme, de tels écarts vont rendre la coexistence difficile. En effet, la population mondiale devrait passer de six à huit milliards ; mais les deux milliards d'individus supplémentaires naîtront au Sud. Les moyens de communication aidant, les tracas professionnels, les soucis financiers et les peines de coeur des héros de Dynastie ou d'Urgences ne sont pas ignorés à l'autre bout du monde. Les analyses savantes en termes de retard ou de domination des écarts de développement mesurés par les niveaux de PNB n'y changent rien, les disparités de niveaux de vie sont éprouvées et ressenties au plus profond des êtres. Les populations du Sud comparent leur existence à celles des populations du Nord dont le niveau de vie leut apparaît promesse d'avenir paradisiaque... mais inaccessible. Le spectacle du capitalisme opulent fascine, séduit et provoque. L'écart grandissant entre les pauvres et les riches ne peut conduire qu'à des explosions sociales. Les pays développés doivent prendre conscience de l'unicité croissante de la planète.

Dans l'esprit de maints experts et de nombreux gouvernements, la logique de développement se ramène à une logique de la croissance, laquelle étant prise comme finalité implique que la libération, la réalisation et l'épanouissement de l'individu soient donnés par surcroît. En fait, l'idée de développement n'est pas dépourvue d'ambiguïtés.
La question du développement a été longtemps posée dans le seul champ de l'univers marchand en cohérence avec la vision quasi-fétichiste de l'accroissement du PNB/tête. Cet indicateur de  la croissance doit son succès à la facilité relative de l'exprimer par un agrégat unique. Notion,  sans doute, utile mais insuffisante, en elle-même, si l'on se réfère aux questions auxquelles elle n'apporte pas de réponse. Quelle est la finalité de la croissance ? Croissance pour qui ? Quelles sont les conditions d'une croissance favorable à l'ensemble de la population ?
Pour les organisations internationales, la lutte contre la pauvreté se résume, pour l'essentiel, à l'accroissement des revenus monétaires. Un signe d'égalité est mis entre marché,  expansion du capitalisme et développement ; tout autre critère se trouve par là même écarté . Par-delà leur diversité, les formation sculturelles, considérées sous l'angle occidentalo-centriste, se trouvent situées hiérarchiquement sur une échelle exclusivement quantitative.
Le développement en tant que performance mondiale est une notion qui évacue tout contenu social. L'existence de formes d'organisations économiques et sociales antérieures, - ou tout au moins les composantes survivantes des sociétés traditionnelles -, ne paraissent pas poser de problème. Ces surtvivances sont, implicitement,  considérées  comme appartenant à des stades inférieurs de l'évolution des sociétés et, de là, jugées anachroniques. Dans la mesure où le patrimoine socio-culturel de la société traditionnelle apparaît sans valeur pour le capitalisme, son dépérissement ou sa perpétuation sont largement négligés dans les opérations de lutte contre la pauvreté. Or, ce qui se produit couramment c'est que ce fonds culturel est dévalorisé par un capitalisme qui n'apporte pas, pour autant, une réelle solution au problème de la pauvreté de masse. Dissociée de l'ensemble complexe des structures sociales, l'idée de développement en tant qu'indicateur de performance internationale correspond aux seuls besoins des couches sociales intérieures et extérieures qui ont intérêt à l'accroissement de l'accumulation. Finalement, la méconnaissance des aspirations et des besoins des divers groupes sociaux a érigé le terme de développement en promesse de transfert des modes de vie de l'Occident indépendamment du contexte économique, social, culturel et historique des pays. L'aboutissement de la domination culturelle est que la culture réceptrice s'appréhende, non plus au moyen de ses propres représentations et concepts, mais au moyen de ceux du système culturel dominant. Il n'est pas question de nier l'influence majeure de la dimension économique du développement, mais, de reconnaître que les conditions s'ordonnent mal suivant le seul critère économique.

Le modèle de consommation européen se propage peu à peu l'ensemble des populations par l'intermédiaire des firmes étrangères sous couvert de l'idéologie du développement largement diffusée par l'Etat. Ce modèle de consommation existe à la fois en tant que pratique pratique réservée à une " élite " et comme aspiration diffuse de larges masses populaires frustrées. Les couches moyennes jouent un rôle décisif dans la diffusion et la généralisation des formes de consommation. L'écart entre leurs niveaux de vie réels et leurs aspirations toujours hors de leur atteinte est certainement une des caractéristiques de cette couche sociale. L'aliénation culturelle - par l'acceptation de valeurs et de normes de consommation européennes - a, concomitamment, pour effet la consolidation de l'aliénation économique. On est ici en face d'un entrecroisement significatif d'un ordre de production et d'un ordre de consommation.
L'hégémonie culturelle de l'Ouest, la capacité à rivaliser avec succès avec le monde occidental industrialisé ne se manifestent pas au niveau des seuls consommateurs, mais également au plan des méga-projets collectifs. A la fin des années 1990, la mondialisation ne concerne pas les seuls échanges, investissements et marché des capitaux ; elle touche aussi les marchés des biens de consommation. Ses conséquences sont de deux types : l'un économique, l'autre social.
L'intégration économique accélère le passage à l'économie de marché et accentue la diffusion et la pénétration des bierns de consommation nouveaux par le biais de vastes campagnes publicitaires.
Au niveau social, l' intégration mondiale du marché de la consommation transgresse les limites locales, régionales et les frontières nationales. Ouverture des marchés, tourisme international, télécommunications, normes sociales et envies de consommation ont tendance à s'uniformiser. A l'échelle de la planète de nouveaux groupes tendent à se constituer. On parle d'une "élite mondiale", de " classes moyennes planétaires ", et même de " jeunesse internationale " qui entendent suivre les mêmes schémas de consommation ( habillement, films, vidéos, musiques, vacances ) et adopter les mêmes marques internationales. Dans la logique qui se met en place, consommer comme les autres ce n'est plus seulement consommer comme son voisin, c'est vouloir se calquer sur le mode de vie des individus riches et célèbres que les médias poussent sur le devant de la scène. Le système dominant ferait que les populations les plus éloignées et les plus différentes à l'origine culturellement seraient enserrées dans les mailles d'un tissu social toujours plus serrées de telle sorte que l'on parle de village mondial. Les moyens de communication sont tels que les hommes ont l'illusion qu'ils sont plus proches les uns des autres. Ainsi, les divers groupes sociaux des pays en voie de développement, en fonction de leur " capacité à payer ", cherchent à adopter les structures de consommation occidentales en acquérant des biens et des services fournis par les firmes multinationales. Le but des nouveaux riches des PECO et des nouveaux pays industrialisés, au-delà de l'accumulation classique en vue de l'investissement, est la consommation ostentatoire de produits de luxe.

Cetta analyse peut aussi rendre compte des méga-projets civils ou militaires, privés ou publics. Le but de nombreuses élites dirigeantes est de faire de leurs capitales politiques ou/et économiques des images urbaines flatteuses, symboles de modernité. Les édifices de Yamoussokro, comme les tours de Kuala Lampur ne s'imposent pas par leur seule efficacité fonctionnelle ; au-delà de leur justification strictement instrumentale, c'est l'ajout de leur dimension emblématique de statut qui permet de les comprendre en toute plénitude. Les pressions exercées par la progression des dépenses emblématiques de statut social génèrent des tendances inquiétantes du point de vue du développement humain : hausse de la consommation de produits de luxe par rapport aux produits de première nécessité, exclusion sociale aux dépens de l'intégration.

Parce que les blocages culturels et idéologiques qui entravent le développement doivent être éliminés, au même titre que les blocages sociaux, il s'agit de d'opérer moins une restauration culturelle qu'une qualification radicale d'une culture pour un projet de société. Aller dans le sens d'un développement national, bénéficiant au plus grand nombre, impose d'allier un  processus cumulatif de croissance des forces productives à des changements dans les rapports sociaux de production appuyés sur l'héritage culturel profondément enrichi et transformé. La tradition en tant que telle n'existe plus à l'époque contemporaine ; aucune région de la planète n'échappe au monde moderne. Toutefois l'apparente standardisation des pratiques et des modes de vie ne doit pas faire oublier l'absence d'uniformisation des niveaux de vie et les différenciations culturelles dans les rythmes de travail, l'usage de l'argent et les pratiques de consommation. Parallèlement à la domination homogénéisante de la culture occidentale prend place une hétérogéisation culturelle sous forme de métissages variés et de recherches d'authenticité à partir d'autres systèmes culturels. Il faut savoir prendre ce qui est estimé nécessaire dans la modernité tout en sachant se garder à distance des pièges du modèle occidental. Sans doute, faudrait-il simultanément créer les conditions d'une citoyenneté globale, pour reprendre l'expression du spécialiste d'économie écologique qu'est Wolfgang Sachs. Ce qui suppose une prise de conscience et des efforts de la part des classes aisées et moyennes tant du Nord que du Sud pour changer leurs schémas de consommation et créer des économies plus sobres, moins dévoreuses des ressources de la planète. Quel enjeu et quel défi global !
 Mettre les comportements en accord avec les analyses sera une tâche rude. Le développement conventionnel qui consiste à suivre l'exemple du Nord n'est possible que parce qu'il est réservé à une minorité à l'échelle du monde. Rendre la mondialisation plus humaine et élaborer de nouveaux schémas de développement est le double défi qu'entend relever la Banque mondiale à l'entrée dans le nouveau millénaire. Sans renoncer à la primauté accordée au marché, le combat contre la pauvreté devrait redevenir une des priorités. Toutefois, faut-il rappeler que la lutte contre la pauvreté avait déjà été solennellement déclarée prioritaire en 1973 par le président de la Banque mondiale de l'époque, Robert Mac Namara...

Le capitalisme est par nature dynamique ; ses formes se sont transformées au cours de l'histoire. La mondialisation est inséparable du fonctionnement même du capitalisme ; à ce titre, elle est inévitable. Ce sont ses modalités d'existence qui changent historiquement ( Charles-Albert Michalet, Qu'est-ce que la mondialisation ?; 2002 ). La configuration globale aujourd'hui dominante se caractérise par le primat accordé à la rentabilité financière, l'affaiblissement des acteurs publics au profit des acteurs privés, le jeu de la déréglementation, la prééminence des détenteurs du patrimoine et des actionnaires sur les  salariés. Face aux décideurs réunis en forum économique à Davos, les opposants au libéralisme ont institué depuis janvier 2001 un forum social à Porto Alegre au Brésil. Les tenants d'une autre mondialisation ( ONG, mouvements de consommateurs, paysans du Nord et du Sud, associations militantes...) essaient de se structurer afin de passer du stade de la protestation à celui de la proposition. La définition d'un  projet sera une tâche ardue et longue compte tenu de la difficulté à harmoniser les revendications des pays du Sud en faveur de débouchés plus importants et les préoccupations éthiques des consommateurs des pays du Nord ou les préoccupations environnementales des pays riches et les exigences des organisations de développement des pays pauvres. Toutefois, les altermondialistes ont lancé un mouvement et c'est déjà un premier pas vers une autre mondialisation. Une autre société mondiale ne peut se construire, à horizon long, que sur la base de valeurs de solidarité et de responsabilité des différents acteurs : Etats, entreprises, banques et société civile. Etant donné la mondialisation des échanges, il faudra bien envisager, sous une forme ou sous une autre, une mondialisation d'une certaine dose de solidarité  afin d'en combattre les effes inégalitaires les plus criants entre les pays comme entre les différentes strates sociales d'un même pays. C'est la remise en question d'un modèle global de développement qu'il s'agit d'envisager. Cela suppose la capacité de surmonter tout un sentiment de colère légitime et une aspiration à la vengeance à la suite de la tragédie terroriste vécue par l'Amérique afin d'étudier les raisons profondes de tels attentats. Cela suppose aussi de se débarrasser d'une optique occidentalocentriste pour appréhender toute la violence diffuse sur la planète générée par l'excès de puissance des Etats-Unis, les inégalités criantes et les dysfonctionnements du système international. A l'évidence ce ne sera pas une tâche facile comme en témognent, suite aux attentats, les réactions immédiates de l'opinion publique et des élus qui demandent le durcissement de l'immigration.

Le succès du mouvement " anti-mondialisation" vient de la diversité de ses groupes constitutifs manifestant contre la " marchandisation du monde " sur tous les registres. Si rien n'est fait, le processus de mondialisation avec son mélange de chances et de risques entraînerait un danger de marginalisation des pays les plus pauvres. Au-delà de son rôle d'agitateur d'idées favorisant une prise de conscience mondiale, il faudra bien un jour esquisser un début de structuration et élaborer quelques pistes menant vers une " civilisation de la solidarité ", organiser des contre-pouvoirs, ouvrir aux pays les plus pauvres l'accès aux marchés des pays riches, revoir le problème de la dette, se poser la question de l'existence des pardis fiscaux... L'ancien ouvrier métallo devenu président du Brésil ose souscrire au " renforcement du libre commerce mondial" pour sortir du sous-développement mais sous réserve que les conditions de la concurrence soient moins inégales qu'elles ne le sont lorsque le Nord fixe seul les règles du jeu. Le rétablissement des conditions de la concurrence supposerait alors une sorte de dicrimination positive (principe qui veut que que l'on donne plus à ceux qui ont moins ) en faveur des pays du Sud afin que ces derniers profitent davantage de la mondialisation.
 Après l'effondrement du système communiste qui représentait, à tort ou à raison, une espérance pour les plus défavorisés, le néolibéralisme apparaît triomphant; on voit mal d'où peut venir aujourd'hui l'utopie porteuse d'espérance auprès des plus démunis. A l'orée du troisième millénaire, devant les périls d'une mondialisation sans gouvernance, les populations se considèrent comme les passagers d'un navire pris dans la tempête et qui se demandent s'il y a un timonier à la barre. Un ordre de justice mondial reste à construire. L'époque est plutôt celle du doute que celle des enthousiasmes générés par de précédentes perceptions du monde. Cependant, ne peut-on pas voir dans les forums et manifestations de Porto Alegre, Seattle, Gênes, Bombay... l'esquisse confuse d'une forme de citoyenneté planétaire ? Telle est la lecture de ces débats d'opinion transnationaux face au Fonds monétaire international que fait, par exemple, l'ethnologue Marc Augé. "Dans cette planète utopique, mais qui est la nôtre, chacun appartiendrait effectivement à sa région, à son pays, à sa planète. C'est une utopie, car, dans l'état actuel du monde, ni les pays ni les individus ne pèsent le même poids et l'écart ne fait que croître ; c'est une utopie, car les relais institutionnels qui permettraient à une opinion publique mondiale, transnationale, de s'exprimer effectivement ne sont pas près de fonctionner ; mais c'est une utopie nécessaire dont quelques ébauches laissent percevoir qu'elle sera peut-être un jour possible. Ce jour-là, les repères de l'identité, de la relation et de l'histoire existeraient à l'échelle de la planète. Celle-ci deviendrait à la fois un espace public et un lieu" (2003, pp. 152-153 ).
De leur côté, dans une réflexion à trois voix, Michel Albert, Jean Boissonnat et Michel Camdessus invitent à rechercher,  à partir de leur connaissance du terrain, non pas la grande Utopie mais de "modestes utopies à réalisation vérifiable " ( 2002, p. 66 ). Ils  proposent ainsi une vingtaine d'initiatives qui peuvent être lancées sans délais : la mise en place d'une écotaxe européenne, la fin des paradis fiscaux, la priorité au développement humain, la préparation de l'Europe à l'immigration, la taxation des ventes d'armes, l'eau potable pour tous... Il s'agit de prendre en main la mondialisation car ce qui définit les premières années du XXIe siècle c'est le surgissement continuel de problèmes de dimension mondiale qui outrepassent les frontières de l'état-nation.


Pour le dire au final d'une manière synthétique, cette brève évocation du dernier siècle, qui aura été celui du changement ( René Rémond, 2000, p. 22 ), souligne à nouveau le caractère ambivalent des réalisations humaines. Les splendeurs de la planète ne peuvent pas dissimuler les zones d'ombre que les différentes générations humaines auront pour tâche de réduire toujours plus.
Si le XXe siècle a été ainsi le siècle du changement quand a-t-il réellement pris fin ? Dans l'opinion et chez nombre d'historiens le sentiment a prévalu jusqu'à il y a peu que le 9 novembre 1989 marquait un réel changement d'époque en raison des espoirs nés de la chute du Mur de Berlin et de l'avènement d'un ordre démocratique international sans violence. Toutefois, n'est-ce pas plutôt le 11 septembre 2001 qui marque les débuts du XXIe siècle ? Le drame qui s'est déroulé en direct sous le regard de tous a fait surgir  le sentiment partagé que la paix du monde était à nouveau fortement mise en question et qu'en tout cas rien ne serait plus comme avant. Alors 2001 annule-t-il le message de 1989 convient-il de se demander avec René Rémond ? ( Du mur de Berlin aux tours de New-York, 2002 )



Pour aller plus loin dans la réflexion


ALBERT Michel, BOISSONNAT Jean, CAMDESSUS Michel - Notre foi dans ce siècle, Paris, Arlea, 2002.
BANQUE MONDIALE - Rapport sur le développement dans le monde, 2000.
BOYER Robert - La croissance, début de siècle, Paris, Albin Michel, 2002.
CASTEL Robert - L'insécurité sociale. Qu'est-ce qu'être protégé ?, Paris, Seuil, 2003.
CHAUVEL Louis - Le destin des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, Paris, PUF, 2002.
DESPORTES Gérard et MAUDUIT Laurent - L'adieu au socialisme, Paris, Grasset, 2002.
D'ORMESSON Jean - Le rapport Gabriel, Paris, Editions Gallimard, 1999.
GIRARD René - Celui par qui le scandale arrive, Paris, Desclée de Brouwer, 2002.
GLUCKSMANN André - Dostoïevski à Manhattan, Paris, Robert Laffont, 2002.
GUILLEBAUD Jean-Claude - Le principe d'humanité, Paris, Seuil, 2001.
LA RECHERCHE, 2000.
LEPOUTRE David - Coeur de banlieue, Paris, Odile Jacob, 1997.
LINDENBERG Daniel - Le rappel à l'ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Paris, Editions du Seuil et la République des Idées, 2002.
MARCHADIER Bernard - Notes claires pour une époque fumeuse, Genève, Ad Solem, 2000.
MEYER Philippe - Leçons sur la vie, la mort et la maladie, Paris, Hachette, 1998.
MICHALET Charles-Albert - Qu'est-ce que la mondialisation ?, Paris, Editions La Découverte, 2002.
MICHEA Jean-Claude - Impasse Adam Smith. Brèves remarques sur l'impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Castelnau-le-Lez, Editions Climat, 2002.
REMOND René - Regard sur le siècle, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.
REMOND René - Du Mur de Berlin aux tours de New-York. Douze ans pour changer de siècle, Paris, Bayard, 2002.
RIVERO Osvaldo ( de ) - Le mythe du développement, Paris, Editions de l'Atelier, 2003.
SERRES Michel - Hominescence, Paris, Editions Le Pommier, 2001.
SICARD Didier - La médecine sans le corps. Une nouvelle réflexion critique, Paris, Plon, 2002.


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II.
 ROUTES ET ALLURES

LES CLAIRS-OBSCURS DE L'HOMME CONTEMPORAIN


"L'homme n'est pas comme l'épi de maïs
qu'il suffit de décortiquer pour voir ce qu'il vaut"
Proverbe Baoulé, Côte d'Ivoire



Les liens entre le ciel et la terre sont fortement relâchés. Sur le vieux continent, le rapport entre ce monde et l'invisible est rompu. De nouvelles relations unissent l'homme contemporain au monde actuel.
La condition humaine est marquée par le temps. C'est le lot de quiconque et personne ne peut arrêter son cours. Cette assertion qui a la banalité de l'évidence, chacun la redécouvre à un moment ou l'autre de son existence. L'image de la dernière dépêche tuant la précédente qui s'était elle-même substituée à une autre traduit avec force le temps qui passe et qui échappe. Quoi qu'il en soit, qui n'a jamais éprouvé le vertige du temps qui s'enfuit trop vite et consume sournoisement de l'intérieur ?
Un changement diffus, mais continu, profond et irrésistible de l'esprit du temps déforme globalement les façons de travailler, d'aimer, de vivre et de mourir. La vie des hommes est un assemblage complexe d'ombres et de lumières.

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LES HOMMES SOUS LE COUP DU TEMPS, DE L'OUVRAGE ET DES PASSIONS


La société française contemporaine et celle de la première moitié du XXe siècle sont complètement différentes. Mutations économiques et sociales, changements des représentations et des normes, modifications des rapports entre les sexes ont marqué le second versant du siècle écoulé.

* Les structures économiques changent, les rapports au travail aussi.

Les transformations de la structure sociale depuis une cinquantaine d'années associées d'abord à la dynamique économique des Trente  glorieuses, puis à la crise, ont profondément modifié les traits du monde du travail.
Les unités de production ont fonctionné durant des décennies sous le régime du taylorisme, c'est-à-dire du travail à la chaîne encadré par les " petits chefs ". Une classe ouvrière a pris ainsi conscience d'elle-même par ses organisations syndicales, ses grèves et ses luttes.
Dans les années 1980, le taylorisme a été supplanté par une nouvelle organisation du travail à flux tendus privilégiant la qualité des produits: zéro stock, zéro défaut. Les formes du travail ont subi des transformations décisives à une époque marquée par la flexibilité. Pression sur les objectifs, accentuation de l'intensité, individualisation des performances, apologie de la polyvalence portent atteinte à la santé physique et mentale des travailleurs laissés souvent à eux-mêmes. Aujourd'hui, des mots comme modernisation, rationalisation, restructuration, mondialisation signifient, pour  d'innombrables travailleurs, tensions nouvelles et efforts accrus pour augmenter les gains de productivité. En conséquence, suppression d'emplois et reconversions pour certains, mobilité forcée ou acceptée pour beaucoup, stress pour tous.

Aujourd'hui, le stress n'est-il pas en train de devenir la plaie du monde du travail ? On n'entend pas ici par stress la tension somme toute bénéfique ressentie devant une situation délicate et qui se transmue finalement en énergie. Il s'agit plutôt du stress qui entraîne la perte de ses moyens, celui qui inhibe l'initiative, voire qui conduit dans certains cas à la dépression. Le stress au travail perturbe le fonctionnement des entreprises à un point tel que celles-ci se livrent à des " audits de stress". Ce ne sont plus seulement les effets de la crise qui sont alors en cause, mais les exigences d'accroissement de l'efficacité productive pour rendre les firmes plus performantes. C'est le défi de produire toujours plus, plus rapidement et à n'importe quel moment qui est à l'origine de ce nouveau mal social.

S'il est une évolution sociale majeure qui ne doit pas être passée sous silence c'est la recomposition du monde du travail à laquelle on assiste. Au fil des ans le travail de bureau s'est développé au point que les " cols blancs ", qui n'ont pas la même tradition d'action collective que les ouvriers, ont dépassé l'effectif des " cols bleus ". Ces mutations dans le monde de la production ont induit de vastes changements dans la société et déstructuré le mouvement ouvrier porteur d'une certaine vision de l'avenir. La mondialisation, la modernisation, la précarité structurelle, la croissance de l'intérim, les emplois à temps partiel plus subis que choisis ont profondémeent modifié le rapport des forces, remettant en cause le capital collectif qui a fait historiquement la force du monde ouvrier ( qu'on se rappelle le symbole "Billancourt "). Si la "classe ouvrière" n'a pas disparu, elle a fini par être largement occultée tant par les politiques que par les chercheurs. En ce début du XXIe siècle, les couches populaires apparaissent coincées entre les exclus demandeurs d'aide sociale ( revenu minimum d'insertion, revenu minimum d'activité, allocation de solidarité spécifique, couverture maladie universelle ) et les classes moyennes dont les partis politiques cherchent à se faire des alliés. La gauche qui s'est longtemps voulue l'expression politique des classes laborieuses s'est coupée de sa base populaire et a fini par perdre de son audience auprès des travailleurs. Les élections présidentielles et législatives de l'année 2002 ont montré que la base de l'électorat de gauche, lasse de se sentir oubliée, était devenue abstentionniste ou pro Front national, marquant sa désaffection  pour les partis qui la représentent traditionnellement !

Du point de vue social, au terme d'un siècle riche en tragédies et face à la misère du XIXe siècle, l'aube du XXIe siècle apparaît une époque de bénédiction. Mais, ce paradis sur terre est inégalement partagé ; il reste un monde d'affliction pour beaucoup.
L'exclusion
est à la fin du XXe siècle ce qu'était l'oppression au XIXe. Toutefois, le rapport au travail est différent. Dans le cas de l'oppression, les classes sociales sont fortement stratifiées, mais le potentiel productif des hommes est maintenu même si le travail est exploité. Malgré l'existence de liens de subordination pesants et l'antagonisme des classes, chacun est à sa place dans la société. Toute différente est l'exclusion. Les exclus, rejetés du système de production tendent à perdre toute reconnaissance sociale et leur conscience de soi s'effrite. Ils sont en marge de la société ;  en dehors du monde du travail, ils n'ont plus de statut. L'impression d'être de trop est l'indication la plus vive du désespoir. En bref, l'exclusion rompt le principe d'identification au modèle social dominant. Les exclus, parce qu'ils ne composent pas une entité sociale spécifique, ne constituent pas une forme organisée de contestation. Là est la différence avec l'oppression. L'oppression renforce le clivage entre groupes sociaux. Des hommes opprimés peuvent se révolter, des exclus non !

Ces situations ne doivent pas faire oublier toutefois l'amélioration générale des conditions de travail qui ont été enregistrées au cours du XXe siècle : réduction de la durée annuelle du travail, introduction et allongement progressif des périodes de congés payés. Replacée dans une perspective historique cette diminution de la part du temps affectée au travail, associée aux gains de productivité, a bouleversé la vie quotidienne des familles.
Toutefois, il convient de ne pas oublier la forte fragilisation des relations d'emploi intervenue dans les dernières décennies. La figure du travailleur précaire s'est peu à peu démarquée de celle de l'ouvrier caractéristique de l'espace social d'après-guerre, au point que l'on soit amené à distinguer au sein du salariat les groupes protégés des groupes exposés.
 La mobilité tant vantée depuis les années 1970 - des relations de travail, des carrières et des protections liées au statut de l'emploi - a pour conséquence l'émergence de nouveaux clivages sociaux. Il y a les gagnants du changement ; il y a les disqualifiés qui peinent à suivre les transformations du monde du travail. La différenciation des acteurs- protégés et exposés, inclus et exclus, nantis et en grande difficulté subsistant avec leur lot de souffrances et d'humiliations - fait que l'on est dans une société à fortes disparités.

La quotidienneté est aussi radicalement changée par la retraite. La sortie du monde de l'activité marque souvent la perte de la reconnaissance sociale par le travail et conduit à l'effacement du sujet du fait de la passivité de son nouveau statut. A l'heure de la retraite, celui qui s'est entièrement investi dans les seules activités laborieuses dépérit, s'étiole comme ces plantes séparées de leur milieu, car il ne sait rien faire d'autre et éprouve le sentiment de ne plus être quelqu'un. Au plus intime de lui-même l'homme n'éprouve-t-il pas le sentiment qu'au fond de l'oisiveté et de l'inactivité rôde insidieusement la mort ? La clef de la forme et de la santé, comme de la vie en général et non seulement de la belle ouvrage, se trouve dans l'usage soutenu du temps.
Pour l'homme qui s'est longtemps défini par son travail, les inégalités devant la retraite sont aussi des inégalités devant la vie. Le rapport à la retraite est différent pour les salariés d'exécution et pour ceux du haut de l'échelle sociale. Pour les premiers cantonnés dans les tâches répétitives, pénibles ou/et de peu d'intérêt le temps de la retraite est vécu comme une compensation du travail pesant et frustrant qui a été le leur. Pour ceux dont l'activité a été relativement enrichissante parce qu'elle s'est exercée dans un espace de créativité et de responsabilité le temps de la retraite est davantage perçu comme une période de non-contrainte et d'épanouissement personnel.
Les inégalités devant la retraite ont aussi à voir avec un effet de génération. Pour les cohortes les plus anciennes, le temps de la retraite est avant tout une rupture attendue, un droit au repos. Pour les générations les plus jeunes d'après-guerre  il apparaît d'abord, et peut-être surtout,  comme une période  de non-contrainte, une possibilité de vie renouvelée et une potentialité de découverte de soi, des autres et du monde . Encore faut-il que la maladie ( personnelle ou des proches ) ne vienne pas brouiller les frontières du vécu et du rêvé. Dans ce cas, la retraite sera ressentie non seulement comme possibilité de vie renouvelée mais aussi comme premier pas vers vers l'inexorable issue finale, vers l'ultime traversée.


* Changements sociaux et pluralité des profils de vie.

L'homme ordinaire lit le journal, regarde la télé, sort et prend du plaisir. La ville renferme l'homme sur lui-même ; le tumulte des automobiles, des images et des sons étouffe le murmure de l'essentiel. Pressés et stressés, ne sachant ou ne pouvant rester en place, fous de bruit, tels sont globalement, en quelques mots, les hommes de ce temps. Le fameux " métro, boulot, dodo " résume trop bien la situation du plus grand nombre. L'homme ordinaire court, travaille  - lorsqu'il ne court pas après un emploi-, vaque à ses occupations, le plus souvent monotones ou dépourvues d'intérêt.

D'une façon générale, la décennie quatre-vingt a marqué la fin du règne de l'idée de progrès sur laquelle reposaient les sociétés occidentales depuis des siècles. C'était la société qui donnait sens à la vie des hommes. Avec la fin des messianismes  religieux et séculiers, la quête de sens est devenue plus individuelle. Marquée par le reflux des traditions et des conventions sociales la société est devenue permissive. Puisque la seule vraie richesse des hommes semble être ce monde et la vie, puisque ce monde est tout, l'homme d'aujourd'hui veut en tirer la satisfaction maximale. L'individu guidé par ses émotions apparaît au centre de tout. Pour supporter les grandes souffrances physiques et morales il s'en remettait jadis à la fonction thérapeutique divine. De nos jours, il avale des analgésiques et consulte le corps médical. S'il met son coeur à nu, c'est allongé sur le divan de son psy ou bien devant les caméras du loft d'une émission de télé-réalité. Si cela était possible, l'expression " tout, tout de suite " constituerait bien l'adage de la fin du siècle. Nous sommes dans une culture de l'immédiat. Alors que le franchissement des distances n'inquiète pas, le moindre délai tend à devenir insupportable.

La condition de l'homme et de la femme n'est pas analogue d'une extrémité à l'autre du territoire national. L'hétérogénéité sociale s'accroît ; les clivages sociaux sont de plus en plus affirmés. Il y a ceux pour qui les jours s'écoulent et c'est tout, menant une petite vie sans espoir, piégée par les tâches et les soucis quotidiens, sans horizon et sans projet. Et puis, il y a ceux qui jouissent pleinement des plaisirs de la vie, des progrès de la technologie et de l'ouverture sociale, allant de projet en projet ; bref, ceux qui peuvent tenter l'aventure de la personnalité.
Il y a toujours plus nombreux ceux à la sensualité exacerbée cherchant à jouir de tous leurs sens  et il y a des saints et des hommes purs. Il y a les paumés, les drogués, les sportifs, les fêtards, les esthètes et les épicuriens, les hédonistes, les bons pères de famille, les chercheurs de Dieu. Il y a les personnes mal dans leur peau, les esprits désintéressés, les associations humanitaires et les organisations non gouvernementales, les tourmentés, les anges des affaires et les capital-risqueurs. Il y a les chercheurs ivres de science, les uns totalement désintéressés pendant que d'autres résistent mal aux sirènes des médias. Il y a ceux qui craignent de perdre leur emploi et ceux qui succombent à l'enfer du jeu, à l'exemple des "baleines ", ces joueurs internationaux disposant d'une ligne de crédit de plusieurs millions de dollars dans tous les grands casinos du globe. Il y a les créateurs de start-up pour qui les journées sont trop courtes et ceux qui cherchent à s'évader du temps parce qu'ils ne s'imaginent plus d'avenir ou que le futur ne leur paraît plus supportable. Il y a les assis, les perdants d'avance et les fonceurs, éternels insatisfaits qui veulent tout dominer et conquérir des territoires. Il y a la jeunesse pleine de projets, obnubilée par la réussite et les plans de carrière, et celle en mal d'espoir et d'aventure. Il y a les jeunes qui vont constituer le vivier dans lequel on puisera les cadres et responsables de la société du futur. Il y a ceux qui, à l'aube de la vie, n'ont plus de rêves et qui ont le sentiment d'être murés de toutes parts.
Il y a ceux pour qui la logique du paraître s'impose avec toute sa rigueur ; et puis, il y a les autres. Il y a la jet-set dont les membres se disputaient les places d'honneur dans le Concorde ; les milliardaires dont les yathts blancs rivalisent de longueur dans certaines marinas. Il y a le plus grand nombre qui souffre de conditions de travail et de vie sans intérêt, à l'horizon limité, borné et les bobos, c'est-à-dire les bourgeois bohêmes contemporains. Les bobos sont des jeunes gens bien éduqués, bien insérés dans leur époque qui ont remplacé les yuppies des années 80. Ils sont socialement aisés, mais aiment prendre le temps de vivre de soigner leur corps et savent rechercher des valeurs authentiques. Il y a les gens de peu menant une existence banale, les petits, les exclus et les gens illustres, les nouveaux bourgeois. Il y a les assujettis à l'impôt sur la fortune et les travailleurs pauvres qui sans être au chômage ne bénéficient que d'un travail très précaire qui ne suffit pas à les mettre à l'abri de la pauvreté.

La violence des quartiers populaires qui se manifeste par des actes d'incivilité, de vandalisme, voire des émeutes urbaines apparaît à l'opinion comme des actes délinquants difficilement compréhensibles et, de là, souvent qualifiés d'irrationnels et gratuits. Le sens de ces comportements est à rechercher dans le sentiment qu'ont les jeunes des cités de se sentir abandonnés, exclus dans une société jugée injuste et raciste. Animés par la "haine" ou la "rage" lorsqu'ils cessent de " tenir les murs", selon leurs propres expressions, ils peuvent se défouler par différentes formes d'agressivité et de vandalisme. Un observateur de la délinquance explique ainsi la violence contre les institutions lorsque la révolte rageuse n'a pas d'autres moyens de se manifester. Lorsqu'on est habité globalement par la rage " on peut parfois se décharger sur des biens ou des personnes qui ne sont pas directement responsables de la situation" comme les dégradations d'équipements publics ou même les violences contre les pompiers ( Laurent Mucchielli, Le Monde, 13 novembre 2001, p. 17 ). L'évolution de la société française depuis trente ans permet de saisir la croissance de l'insécurité. La violence des quartiers dits sensibles s'explique d'abord par la montée de la misère dans la société. Il y a eu regroupement économique et social des familles les plus pauvres dans les cités HLM aux périphéries des grandes agglomérations. Les difficultés familiales, conjugales et psychologiques individuelles en dérivent. Au chômage et à la précarité il faut adjoindre le développement de l'individualisme. La société de plus en plus focalisée sur la consommation n'apparaît plus encadrée par de fortes valeurs collectives. La société dans toutes ses institutions- partis politiques, organisations syndicales, écoles, Eglises, familles - n'accompagne plus aussi strictement que naguère chacun de ses membres. C'est dans ce contexte d'une société qui s'affranchit toujours plus des normes et des contrôles sociaux que les jeunes des quartiers défavorisés expriment violemment leur mal être. A mesure que les structures collectives se relâchent, que les liens sociaux se distendent, que les repères moraux et les valeurs religieuses s'estompent plus la société tend à devenir répressive, les contrôles policiers et la sanction judiciaire apparaissant comme les dernières formes  de régulation sociale. Pour la jeunesse des cités le passage de la vie en bande à la vie adulte est rien moins qu'évident. Tant qu'on n'offrira pas à ces jeunes des quartiers défavorisés les moyens de devenir de véritables agents économiques potentiellement créateurs de richesse, ils resteront toujours en marge de la société. Il ne peut en être autrement lorsque l'on n'a connu que la précarité structurelle à travers les contrats d'insertion ou les stages bidons. Au total, le fossé risque de se creuser entre le groupe limité qui détient le pouvoir économique et le plus grand nombre qui vit de sa force de travail lorsqu'il n'est pas au chômage ou en situation d'exclusion.
Les faillites frauduleuses et les performances douteuses de sociétés, grâce à des manipulations de comptes opérées par des dirigeants aux rémunérations exorbitantes, créent une grande détresse chez les travailleurs confrontés à une avalanche de plans sociaux et une profonde exaspération des salariés-actionnaires qui déplorent l'évanouissement de leurs économies investies dans les actions de leur société.  L'écart entre ceux qui ont toujours plus et ceux qui ont le moins n 'est pas sans poser problème, tant du point de vue humain qu'au niveau économique et politique pour nos sociétés démocratiques. L'absence d'un grand projet de société dynamisant les forces vives de la société se fait douloureusement ressentir.

Toutefois, dans une société dominée par la logique du profit et de l'intérêt personnel ou de groupe, une partie de la jeunesse apparaît désireuse d'établir des rapports de solidarité entre les hommes. A la différence de leurs aînés qui à vingt ans militaient dans des partis ou des organisations syndicales afin de combattre l'injustice et de promouvoir globalement une société meilleure, c'es plutôt par des actions concrètes et des manifestations de type ponctuel ou par la vie associative que la génération actuelle entend se mobiliser et agir. Aujourd'hui les associations constituent une des assises majeures de la représentation des forces collectives du fait de la crise du militantisme que connaissent syndicats et partis politiques. La désaffection présente pour la chose publique rend bien étrange à nos contemporains l'importance qui était accordée à la politique il y a encore trois décennies...


Avec le passage du temps, l'esprit de mai 1968 est largement tourné en dérision. Ce n'est pourtant pas seulement un mouvement purement français, mais une onde libertaire qui a touché, du milieu des années 60 au milieu des années 70, les sociétés industrialisées. Alors que la population dans son ensemble ne perçoit pas l'avènement d'un monde nouveau, la jeunesse fait entendre sa voix. Les jeunes des campus américains et des universités européennes dénoncent ainsi les modalités classiques de la transmission des savoirs, l'universalisme formel des droits de l'homme, le bien-fondé des guerres coloniales, le racisme... Utopie peut-être révolue, mais qui incarnait, por une bonne part de la jeunesse, une immense attente d'horizon, une soif d'idéal, un rêve de projets collectifs d'émancipation. Un refleurissement d'humanité était escompté devant les blocages sociaux et contre l'étouffement d'une autorité et d'une hiérarchie pesante en maints domaines. Même s'il est de bon ton de dauber aujourd'hui le mouvement soixante-huitard, de plus en plus lu comme une simple turbulence de l'histoire, il ne faut pas oublier la quête de fraternité qui marque cette génération. Il est vrai, en revanche, qu'avec le déclin des idéologies l'homme actuel n'attend plus guère de ces dernières la réponse à ses interrogations sur le sens de la vie pas plus qu'il n'en attend vraiment des schémas nouveaux d'organisation sociétale. Il est vrai aussi que le discours sur la justice sociale a été largement oublié en cours de route, pris qu'il est dans le maillage étroit du modernisme technologique et marchand. Si certains sont restés attachés aux idées soixante-huitardes et ont cherché à rester fidèles à eux-mêmes de diverses manières, d'autres, plus nombreux, ont rompu avec l'enthousiasme de leur jeunesse et se sont installés dans la société. Erigeant l'opportunisme en vertu, ils se sont coulé dans le moule sociétal à bien des égards contraire aux valeurs défendues à l'époque. Au bout du compte, le mouvement de mai 1968 tendit à s'estomper aussi rapidement qu'il était arrivé. Des phénomènes de récupération firent que les choses parurent revenir comme avant dans de nombreux domaines. Pourtant, rien dans nos sociétés n'allait plus être tout à fait comme auparavant ainsi qu'en témoignent maintes avancées sociales et culturelles qui se font sentir dans la vie quotidienne : refus des valeurs du vieux monde ( autorité, hiérarchie notamment ), révolution des moeurs... Si les trentenaires bénéficient d'une liberté généralisée qu'ils doivent à la génération précédente, en revanche, ils peuvent reprocher à leurs aînés le monde du travail dans lequel ils ont dû s'insérer : emploi précaire et intermittent, CDD, difficulté d'obtention de postes stables et de promotions.
A défaut d'être à l'origine même de la métamorphose de la société, les évènements de de Mai 1968 demeurent néanmoins la manifestation enthousiaste des transformations qui étaient déjà en train de s'opérer depuis quelques années dans les profondeurs de la société. Si l'accent est mis aujourd'hui sur l'influence néfaste de ce fameux mois qui aurait conduit aux effets pervers de l'individualisme contemporain et au refus généralisé des contraintes, il ne faut pas oublier que derrière la provocation des slogans il y avait la dénonciation d'une "société bloquée" ( Michel Crozier ) et un appel à une modernisation qui reste à pousuivre. Si la pensée 68 avait une forte dimension  libertaire, ce fameux mois de Mai n'est nullement comptable de toutes les dérives sociales. C'est moins comme évènement fondateur que comme onde de choc révélatrice, catalysatrice et accélératrice qu'il convient de voir Mai 1968. Pour le dire avec les mots mêmes de Jean-François Sirinelli cet évènement est " révélateur de cette distorsion croissante entre un système  d'autorité et de valeurs hérité d'une société en partie abolie et cette France du coeur des Trente glorieuses en pleine métamorphose. Catalyseur dans le développement de nouveaux comportements collectifs qui sont alors en gestation. Accélérateur, enfin, car si bien des évolutions préexistent ainsi à la secousse tectonique de 1968, celle-ci par l'onde de choc qu'elle enclencha et propagea, fut bien plus qu'un reflet et hâta une évolution" ( 2003, p. 205 ). Ainsi remis en perspective et malgré ses ambivalences le mois de mai 1968, avec ses crises- universitaire, sociale et politique - reste d'une épaisseur historique telle que l'évolution sociale française du XXe siècle en sera profondément marquée.

Finalement, les être humains sont capables de tout, du meilleur comme du pire. Globalement peu enclins à des comportements héroïques, la plupart mènent une vie sans éclat, ponctuée de brefs instants de bonheur et de gestes de compassion. Sans doute, en a-t-il été de tout temps ainsi.
Qu'est-ce que la vie, sinon un ensemble de flux et de reflux, de peines et de joies, de soucis et de plaisirs différents selon l'âge et la condition sociale. Toutefois, ce qui est nouveau chez les générations actuelles, par rapport aux générations précédentes, c'est une fréquente réticence à l'égard de l'engagement long tant dans les passions, l'union que dans les activités laborieuses et de loisirs. L'allongement de la durée de vie y est probablement pour quelque chose. Sans doute, cela s'inscrit-il aussi dans la revendication contemporaine de plus en plus affirmée d'autonomie personnelle.


* Changement d'époque et transformation des rapports entre les sexes.

Le mouvement d'individualisation et d'affirmation autonome du sujet n'épargne pas la part féminine de la société, la rencontre des sexes ainsi que la sphère familiale.

La moitié du ciel accède progressivement au droit d'être elle-même. Les femmes des sociétés modernes ont bénéficié de certaines avancées décisives : droit de vote, accès aux responsabilités politiques mais, cela ne signifie pas, pour autant, que la parité soit atteinte dans tous les secteurs et dans tous les domaines. Dans de nombreuses activités les femmes occupent encore majoritairement des emplois subalternes ou à temps partiel souvent plus subi que choisi. On est encore loin du compte tant au plan de l'égalité d'accès à l'enseignement qu'au niveau des rémunérations et des conditions d'accès aux postes de responsabilité ; il en est ainsi tout autant au plan du partage des tâches domestiques qu'au niveau du respect dans les moeurs et dans les esprits. Cependant, le mouvement est lancé et il doit être porté au crédit du XXe siècle.  Le mouvement de réduction des inégalités hommes/femmes dans le monde du travail, comme dans les domaines du politique, du social et de la culture est un parcours inachevé. Ce devrait être l'oeuvre du XXIe siècle. Mais combien de pesanteurs devront être vaincues, combien de blocages devront être encore dénoncés pour que le cheminement vers la parité, initié historiquement par un certain nombre de groupes militants féminins pour se libérer de leur cantonnement domestique, soit terminé. Il reste beaucoup à faire pour qu'au-delà des incantations, des pétitions de principe et engagements solennels des hommes politiques la parité politique et professionnelle entre les hommes et les femmes soit réellement acquise. Si l'on ajoute à ces changements la dissociation qui tend à s'opérer entre l'amour, l'enfant et le plaisir ainsi que la revendication à la liberté à disposer de son corps, le siècle qui se termine a fait franchir une étape majeure à l'émancipation de l'humaanité et, notamment, à sa part  féminine. Le rapport des sexes lui a été depuis toujours défavorable. Alors que le sexe féminin constitue l'une des deux formes que revêtent le vivanrt sexué et l'humanité en son entier, ce sont toutes les catégories marquées du sceau du masculin qui sont valorisées et les féminines qui sont dévalorisées. A quand l'appellation des droits de la personne humaine  à la place de celle des droits de l'homme !

Si la subordination et l'infériorisation des femmes tiennent au fait qu'elles ont été de tout temps confinées dans un strict statut de reproductrices, elles n'accéderont à une réelle autonomie qu'en retrouvant la liberté dans ce domaine. Pour une anthropologue comme Françoise Héritier, " le droit de disposer de son corps constitue le levier essentiel parce qu'il agit au coeur même du lieu où la domination s'est produite" (Le Monde, 11 février 2003, p. 16 ). Les femmes subissaient des avortements clandestins qui portaient atteinte à leur santé ( séquelles médicales et psychiques ), voire à leur vie et à leur fécondité future sans pour autant épargner un seul embryon. Rappelant la "boucherie" que constituaient certaines pratiques d'avortement dans des conditions sanitaires précaires par des " faiseuses d'anges " Xavière Gauthier a pu qualifier de " grand combat des femmes au XXe siècle " ( Naissance d'une liberté. Contraception, avortement au XXe siècle, 2002), les années de luttes qu'elles ont menées pour disposer de leur corps. L'histoire contemporaine de l'avortement peut être résumée en adoptant la présentation qu'en a faite Elisabeth Guigou lors de la séance du 29 novembre 2000 à l'Assemblée Nationale : " la pratique de l'avortement a d'abord été un tabou et, à ce titre, sévèrement réprimée. Elle a été ensuite tolérée et libéralisée. Enfin, elle est devenue un droit" . Finalement,  Catherine Valenti et Jean-Yves Le Naour, qui rapportent ces propos ministériels, rappellent, à leur tour, que " la reconnaissance de la liberté à disposer de son corps a été la traduction d'une profonde révolution culturelle dans la société française au cours des années 1970" ( 2003, pp. 313-314 ). Ce qui ne  signifie pas que le mouvement ne s'accompagne pas parfois de certains excès et drames que l'actualité ramène sur le devant de la scène : naissances dévaluées par la pression croissante de l'avortement d'un côté ; de l'autre, manifestations parfois violentes d'associations contre l'avortement, attaques en justice au nom d'un "droit" à ne pas être né... Face à ces situations de détresse, une société qui se voudrait pleinement humaine devrait mettre en oeuvre une politique sociale et des structures d'accueil adaptées. La maîtrise de la fécondité modifie le mode de vie des femmes et leur statut social. Les procédés de contraception scintifique ayant progressivement remplacé les anciennes pratiques spontanées ont permis aux femmes de disjoindre le plaisir et la procréation.


Après le "Viagra"-et ses concurrents- pour les hommes qui appréhendent de perdre leur virilité, on parle aussi de produits censés accroître la sensibilité féminine. Le "Viacrème" notamment va-t-il suciter l'engouement dess femmes désirant vivre plus pleinement leur sexualité er leur plaisir ? A une époque où nombre de femmes dissocient davantage la sexualité des sentiments, l'interrogation est légitime.  Dans la partie jeune de la population, la femme ne se conforme plus " comme avant au modèle qui voulait qu'on aime avec son coeur pour avoir le droit d'aimer avec son sexe " ( Janine Mossuz-Lavau, 2002, p. 59 ). En cette fin d'année 2004, la Food and Drug Administration  américaine se demande s'il convient d'autoriser la commercialisation d'une sorte de Viagra féminin, médicament capable de stimuler la libido des femmes ménopausées. Alors, hier comme aujourd'hui, des hommes et des femmes s'aiment et font l'amour mais sans les mêmes contraintes. S'il leur arrive encore de s'aimer sans faire l'amour, plus nombreux sont ceux qui font l'amour sans forcément être amoureux. Le sentiment n'est pas toujours obligatoire à la relation éphémère. Des hommes et des femmes se rencontrent, des gays et des lesbiennes aussi, dans la simultanéité ou dans la succession : des relations s'instaurent entre plusieurs hommes ou plusieurs femmes ou entre  des hommes et des femmes en même temps. Les temps changent, les comportements sexuels aussi. Toutes les situations existent, amenant une directrice de recherche au CNRS à conclure que " toutes les relations sexuelles, lorqu'elles s'expriment entre adultes consentants, sont légitimes. Les gens normaux sont hétérosexuels, bisexuels, homosexuels, transsexuels, travestis, etc.. Point barre" ( Janine Mossuz-Lavau, id. p. 464 ).  Du point de vue de la société civile, il n'y a plus de différence à faire entre les "bonnes pratiques sexuelles" et les autres perçues jusqu'à il y a peu comme étranges, perverses ou erratiques. Dans le tourbillon de la liberté, de l'autonomie et de l'égalité de ces dernières décennies les valeurs naturelles, juridiques ou inspirées de la théologie morale qui structuraient l'espace social paraissent à beaucoup de moins en moins convaincantes, voire même arcchaïques. Aussi, le fossé s'élargit-il sans cesse entre les principes et normes disciplinaires relatifs à la famille et à la sexualité continuellement rappelés par le magistère catholique et les pratiques et expériences réellement vécues en cette matière. Les seules relations sexuelles avec amour sont de plus en plus considérées comme une sorte d'imposition sociale. Que chaque individu soit soi-même pourvu qu'il le soit réellement devient l'unique exigence des temps actuels.

Les nouveaux comportements affectifs et sexuels bouleversent l'ensemble des relations familiales. Les pères s'estompent de deux manières. D'une part,  parce que le mariage a évolué dans la législation vers "plus de liberté et d'égalité" : le pouvoir sur l'enfant est désormais partagé au sein du couple. D'autre part, parce que les femmes ont acquis, grâce à la contraception, la possibilité d'éprouver un plaisir distinct de celui de la maternité, le pouvoir de se vouloir stériles et de décider ainsi du nombre des enfants qu'elles mettent au monde. De ce fait, le déclin de la domination  masculine historique s'accompagne de la montée du pouvoir féminin. Avec la médicalisation de la procréation, la science peut également se substituer à l'homme dans ce qui paraissait jusqu'ici le plus intime. Des enfants peuvent être conçus, indépendamment de l'acte sexuel, grâce à un acte médical. Procréation médicalement assistée, contraception scientifique, nouveaux comportements sexuels génèrent un nouveau discours sur la famille et bouleversent l'institution du mariage sur laquelle s'était édifiée la famille moderne.
Dans le groupe singulier que forme la nouvelle entité familiale, sans hiérarchie ni autorité, peuvent cohabiter des enfants de plusieurs lits. Les expressions ne manquent pas qui traduisent les métamorphoses du modèle ancien qui se trouve ainsi largement débordé : familles "monoparentales", "multiparentales", "coparentales", "recomposées", voire "homoparentales"... Le pacte civil de solidarité qui étend aux couples non mariés, sans distinction de sexe, certains des droits jusqu'ici liés au mariage accroît le trouble dans la société.
Toutefois, les travaux des historiens nous aident à prendre conscience que la famille n'en est pas à sa première métamorphose. Le mariage associé au sentiment amoureux est une chose relativement récente. Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle pour voir le nombre d'unions consenties reposant sur la réciprocité des sentiments dépasser celui des mariages arrangés à finalité économique. Historiquement, le modèle familial dit "traditionnel" avait pour finalité première d'assurer la pérennité du lignage et la transmission d'un patrimoine ; le but du mariage était la procréation, l'amour n'entrant pas en ligne de compte. Les temps changent, l'ordre familial aussi. Alors que l'homosexualité a toujours été rejetée de l'institution du mariage et de la filiation, des femmes et des hommes homosexuels souhaitent, non seulement être reconnus comme des citoyens à part entière, mais réclament le droit au mariage, à la procréation  médicalement assistée et à l'adoption. L'époque suscite à propos de l'ordre familial un trouble certain dans la société. Désorientée par le déclin de la souveraineté du père et l'irruption du féminin, précarisée par la libéralisation des moeurs, interrogée par la revendication des homosexuels à se faire une place dans le processus de filiation, la famille est-elle menacée ? "La famille en désordre" est portant revendiquée comme le lieu de l'épanouissement individuel. La famille se transforme pour subsister ; " la famille à venir doit être une nouvelle fois réinventée" conclut Elisabeth Roudinesco, au terme d'un bilan plutôt optimiste des changements de l'ordre familial ( 2002, p. 244). Quel décalage entre ce constat de l'évolution accélérée des comportements et des moeurs et la position doctrinale traditionnellement conservatrice de l'appareil institutionnel romain ! Les pratiques sexuelles en dehors de la relation conjugale, les conduites homosexuelles, les diverses formes de concubinage, le recours  à des procédés contraceptifs non naturels sont dorénavant considérés comme des options personnelles ne relevant pas d'une autorité imposant des normes figées de l'extérieur. Si les séparations, les aventures et naissances hors mariage, les avortements ou la "monoparentalité" ne datent pas d'aujourd'hui, ces évènements étaient plus souvent qu'actuellement en demi-teinte sous le manteau de l'hypocrisie. Ce qui oppose vraiment hier et les temps actuels c'est, du fait de l'individualisation des attitudes devant la vie, des façons d'être et de se comporter qui seraient naguère apparues déviantes par rapport aux normes sociales collectives, morales ou religieuses, n'apparaissent plus comme telles. Au nom de l'affirmation égalitaire des sujets et de la conscience individuelle revendiquée en seule juge, les comportements sexuels et les configurations familiales nouvelles- qui s'instaurent et s'interrompent sur la base d'affinités partagées à un moment donné par les personnes qui les composent- veulent être sur un pied d'égalité avec ceux qui hier étaient seuls en accord avec les normes collectives communément admises.
En dernière analyse, depuis la décennie soixante-dix, l'autonomie des individus s'est trouvée affermie du fait du renforcemeent de l'accès des femmes au salariat, des modifications des moeurs et des rapports entre les sexes. Après huit siècles de transmission patriarcale, le droit pour la mère de donner son nom aux enfants, au même titre que le père, apparaît notoirement symbolique. Bien sûr, une loi de 1985 avait déjà autorisé les parents à accoler le nom de la mère à celui du père à titre de nom d'usage, mais la transmission de ce nom composé n'était pas pour autant autorisée. A partir du 1er janvier 2005, les parents pourront donner à leurs enfants le nom du père, de la mère ou les deux accolés dans l'ordre de leur choix. Si un double nom est choisi deux tirets seront placés entre les deux noms.  En cas de désaccord entre parents, le nom du père l'emportera. A la génération suivante l'enfant porteur d'un double nom ne pourra transmettre que l'un de ses deux noms. Cette réforme du nom de famille, qui entend épouser les valeurs du XXI e siècle, repose sur trois principes : liberté de choix pour les parents, égalité entre les sexes et non-discrimination selon les modes de filiation.
 Si nombre de ces progrès doivent être salués- sans oublier l'abolition de la peine de mort (1981) ou l'attribution d'un congé de paternité aux nouveaux pères (2002)- on peut toutefois regretter le temps qu'il a fallu pour que soit reconnu l'autre sexe, compte-tenu de l'évidente égalité entre hommes et femmes. Une déclaration des droits de la femme et de la citoyenne avait pourtant était écrite, dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle par Olympe de Gouges, femme de lettres et révolutionnaire. Un demi-siècle de combats féministes, de l'après-guerre à nos jours, a permis l'obtention d'une nouvelle condition juridique et a rendu possible certaines avancées sociales ; toutefois la lutte des femmes en ce début de siècle demeure toujours d'actualité.

Notre temps, c'est encore le non-respect des droits fondamentaux de la personne humaine. C'est aussi la traite des femmes, les violences conjugales, les viols, les "tournantes" et les abus sexuels à l'endroit de jeunes enfants. C'est aussi et toujours l'exploitation et l'oppression, voire la reprolétarisation des classes populaires. C'est, aussi, le blanchiment des capitaux, les trafics de drogue et d'armes ; c'est encore le trafic d'êtres ou d'organes humains.
Sur la terre, beautés et turpitudes ne sont jamais loin les unes des autres.



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L'AVOIR ET L'ETRE



La question des rapports de l'avoir et de l'être des philosophes reste toujours pertinente. Contrairement à ce qu'estiment les possédants, la détention de biens fait le bonheur de ceux qui n'ont rien. Le plus grand nombre aspire à posséder quelque chose, à jouir des biens que le progrès permet d'avoir et qu'ils contribuent par leur travail à produire. De leur côté, les possédants craignent toujours d'avoir moins et d'être privés de tout ou partie de ce qu'ils ont.
La question  posée est celle de savoir si le manque d'avoir signifie sans conteste un enrichissement de l'être ?
Par, l'avoir l'être se réalise. Là est le problème. On ne peut soutenir que dans des conditions sociales données que l'être sera d'autant plus grand que l'avoir sera moindre. Toute personne est ce qu'elle est par le biais de ce qu'elle a. Par la possession de biens variés, l'être humain se développe et s'accomplit. D'une part, en-dessous d'une certaine quantité de biens, l'être humain serait en danger. D'autre part, au-delà des strictes nécessités premières l'homme a besoin d'une certaine marge de jeu pour s'affirmer. La consommation a un rôle communicationnel. Comme le fait dire Shakespeare à l'un de ses personnages : "le dernier des mendiants a toujours une bricole de superflu. Réduisez la nature aux besoins de nature et l'homme est une bête : la vie ne vaut pas plus. Comprends-tu qu'il nous faut un rien de trop pour être ?" (Le Roi Lear ). L'individu entre en relation avec les autres par les caractéristiques informationnelles des produits. Les biens et services sont valorisés par le consommateur en raison de l'information qu'ils communiquent à autrui quant au statut social de leur possesseur.
Alors que la société de consommation donne à croire à un accès virtuellement identique pour tous aux biens produits et vendus, il y a production sociale d'un " matériel de différences" et une hiérarchie dans l'acquisition des biens et services. La filière des besoins, comme celle des biens est, ainsi, socialement sélective. Les besoins et l'accès aux biens reposent sur le principe du maintien de la distance et de la différenciation des signes. Toute consommation spécifique sera l'apanage de tous lorsqu'elle ne signifiera plus rien. Il y a longtemps déjà que Jean Baudrillard nous invite à voir le champ de la consommation, non pas comme en tant que champ homogène, mais comme champ social structuré où les biens ainsi que les besoins eux-mêmes filtrent vers le bas à travers les différentes classes sociales. Le code de l'avoir, s'adressant à tous apparemment sur le même registre, donne une impression de démocratisation sans limites des relations sociales par le biais d'une possession toujours renouvelée d'objets alors qu'il n'en est rien. Cette impression d'accessibilité générale à la société de consommation- suractivée par le pouvoir publicitaire et la mode - concourt à entretenir l'opinion qu'il est possible de franchir des degrés supérieurs de l'échelle sociale par la simple acquisition de nouveaux biens plus coûteux. Mais cette mobilité sociale
escomptée, fondée sur le renouvellement incessant des objets possédés, n'est qu'illusoire. La différenciation des objets s'inscrit dans une optique discriminante de groupes sociaux ayant pour fonction de distinguer les consommateurs les uns par rapport aux autres dans une perspective de surenchère permanente à travers l'univers objectal. Il est absurde de parler de société de consommation puisqu'on ne fait semblant d'universaliser les valeurs et les critères de consommation que pour assigner les groupes sociaux sans pouvoir de décision à la consommation et, par là, préserver, pour les classes dirigeantes, l'exclusive de leurs pouvoirs. L'échange pseudo-égalitaire de la société de consommation révèle, ainsi, une logique de la ségrégation derrière la logique de la différenciation.

Cela ne signifie pas pour autant que plus il y a d'avoir, plus il y a d'être. Il y a un seuil critique, celui où l'être est au service de l'avoir. Tout dépend finalement de l'orientation de l'être. Le principe du partage entre avoir et être est, sans doute, dans l'opposition classique entre user des biens et en jouir. Encore que la simple perspective humaine puisse être dépassée par le regard chrétien reconnaissant, par exemple, dans la pauvreté évangélique délibérée la possibilité de l'illumination en béatitude, à l'exemple du Poverello d'Assise.
D'une façon générale, l'abondance de la consommation peut, certes, être considérée comme une composante des progrès de l'humanité. La pierre d'achoppement est moins la consommation en tant que telle que ses modalités et ses effets. Le problème est que l'intégration évoquée est inégale. Les nouveaux biens et services sont offerts à tous, mais leur accès réel reste le privilège d'une " élite mondiale ". Alors que celle-ci s'intègre effectivement dans un marché mondial, le plus grand nombre en est exclu. alors que le symbolisme de la population contribue au renforcement des liens sociaux, la consommation peut aussi avoir un pouvoir d'exclusion. Dans la mesure où les valeurs d'une société se déforment et s'accroissent plus rapidement que le revenu, des déséquilibres criants peuvent apparaître dans les modes de consommation. Ainsi, la part des revenus affectée aux produits de luxe et aux biens emblématiques de statut social amène à réduire la part du budget des ménages allouée aux biens essentiels tels que nourriture, santé, soins aux enfants, éducation ... Ainsi, lorsque les normes sociales deviennent telles que le maintien à un haut niveau des dépenses de consommation et qu'une surenchère des dépenses pour montrer ostensiblement sa richesse est encouragée, le pouvoir symbolique de la consommation peut apparaître destructeur dans la mesure où les inégalités en termes de consommation approfondissent le fossé de la pauvreté et de l'exclusion. C'est ce qui fait dire aux auteurs du Programme des Nations Unies pour le développement ( 1998 ) que certains aspects de la consommation obscurcissent les perspectives d'un développement durable pour tous. Et puis, n'oublions pas que la société dite de consommation de masse est fondamentalement une société insatisfaite puisque l'expansion continue des besoins en est le moteur même.

Ah! que globalement la planète est belle et l'homme peut profiter de ses délices. Mais, il est toujours aussi difficile d'être un homme, sur la terre sous le ciel, écartelé qu'est l'individu entre ses rêves, ses passions, son ouvrage. Les hommes sont complexes. Entre ombres et lumières, ils sont partagés ; ils sont ainsi faits qu'ils ne s'affranchissent d'un excès que pour tomber dans un autre. C'est le propre de l'espèce humaine. Manques, faims défaillances, d'une part, et grandeur, capacité à créer, de l'autre, constituent leur inséparable double visage. Les existences qu'ils mènent suivent des routes fort différenciées, poussées par les brises dominantes tout en devant faire face aux vents contraires, déportées par les courants, contraintes d'aller où elles ne voudraient pas. En bref, les sillages humains n'ont pas la rectilinéarité de ceux des bâtiments de la Royale. Si une même condition est commune à tous les hommes qui se débattent sous les coups du temps, certains profitent davantage des délices de cette terre alors que la souffrance, la pauvreté, voire la misère, sont le lot du plus grand nombre. L'individu n'a jamais été historiquement aussi autonome qu'il ne l'est aujourd'hui. Une montée soutenue de l'individualisme bouscule les comportements collectifs légués par le passé ainsi que les normes qui les balisent. La condition du sujet apparaît toutefois souvent précaire car il ne bénéficie pas du minimum de protection que pouvaient lui apporter les affiliations collectives du passé. Celles-ci apportaient des repères aux membres du groupe social, dressaient la liste des interdits et des possibles. Plus les vies individuelles s'ordonnaient jadis sur les représentations dominantes, moins chacun avait de liberté et pouvait avoir le sentiment d'étouffer, mais plus il y avait de sens. A l'opposé, la société moderne assure la valorisation de l'individu mais promeut en même temps son insécurité, sa vulnérabilité. L'affaiblissement des valeurs communes et des repères identitaires religieux ou politiques empêche les individus de se situer et de se structurer. En conséquence, le renforcement des processus de ségrégation, d'exclusion sociale et de violence est favorisé. L'individu a tendance à ne plus être dans la société qu'un moyen de satisfaction de ses propres désirs et aspirations. Globalement, sans phares ni balises, il ne s'agit pas pour lui, de faire prévaloir le point de vue ou l'intérêt d'un groupe ou d'une entité supérieure sur ses propres intérêts ou façons de voir. Ne pas profiter pleinement du présent en vue d'un futur espéré plus prometteur, qu'il soit de ce monde ou de l'autre, n'est plus guère dans l'esprit du temps. La préférence pour l'ici et l'immédiateté fait que les volontés de transformation politique profonde et les espérances religieuses en un au-delà de l'ici- bas, deux modalités d'attentes collectives, terrestres ou célestes, ont perdu de leur attrait pour beaucoup de nos contemporains. L'abandon des contraintes imposées de l'extérieur à l'individu et le jeu de la liberté individuelle font que chacun peut changer, beaucoup plus qu'avant, à tout moment, et en toutes circonstances d'emploi, de fournisseur, de partenaire, d'idées, de religion. Ce qui explique en partie la tendance générale constatée à ne vouloir s'engager que pour la courte durée. A ce tournant du siècle, le sujet personnel et autonome tend à l'emporter sur l'entité collective, le point de vue freudien sur la problématique marxienne.

Notre époque, si merveilleuse par ses découvertes et le développement de ses techniques, a largement perdu tout sens et tout repère. La lame de fond individualiste qui porte la société contemporaine libère l'homme d'encadrements collectifs qui lui paraissaient étouffants. C'est sans doute un des bienfaits de la modernité de renforcer la responsabilité de l'être humain dans la prise en charge de sa vie tant au niveau personnel que collectif. Cet affranchissement ne signifie pas pour autant que l'individu soit nécessairement délivré de tout problème. Il est beaucoup plus probable qu'il devra affronter de nouvelles difficultés fussent-elles d'un autre type.
" Le grand espoir du XXe siècle", fondé sur la conjugaison du progrès technique, du progrès économique et du progrès social ne semble plus s'imposer de la même façon à l'orée du XXIe siècle. Malgré des évolutions économiques qui peuvent être globalement favorables, les sociétés contemporaines connaissent un certain désenchantement car le progrès social ne suit pas : inégalités de toutes sortes, chômage, situations de précarité et d'exclusion, accès au logement, stress, incivilités et violences viennent mettre un doute sur des indicateurs par ailleurs positifs. L'économie moderne a ses laissés pour compte. Le libéralisme incontrôlé broie ou disqualifie le travail, ignore les souffrances des femmes et des hommes les plus faibles pris dans le maillage toujours plus serré de l'économie marchande. De graves atteintes sont portées à l'environnement. La société est en proie aux injustices les plus criantes, les plus mal lotis se sentent oubliés ; la marchandisation y est fétichisée. En bref, la France " d'en bas" se sent délaissée par la France "d'en haut".


Au total et de manière synthétiqque, il y a toujours le bien et le mal à l'oeuvre dans le monde. Le mal éclate partout dans tous les milieux et dans tous les groupes. Le mal saute aux yeux, emplit les unes des journaux et des écrans de télévision. Les crimes et les délits s'étalent au grand jour. Le bien est caché et on en parle peu ; par définition la vertu est discrète. Il y a, d'un côté, Martin Luther King, le Dalaï Lama, mère Térésa et l'abbé Pierre. Il y a de l'autre, des dictateurs tels Pol Pot au Cambodge et Auguste Pinochet au Chili, des terroristes comme Oussama Ben Laden dont l'organisation Al-Qaida est une des premières agissant sur le plan mondial. Avec le massacre des Arméniens, les hécatombes des deux guerres mondiales, les camps d'extermination, l'Holocauste, le goulag, la révolution culturelle chinoise, la ségrégation, les génocides, les famines, la torture, le XXe siècle aura été marqué par les plus extrêmes violences de l'Histoire. Si les guerres et les massacres sont de tout temps, il n'en reste pas moins que le siècle qui s'achève aura connu des violences inouïes. De ce point de vue, le siècle nouveau débute mal avec les attentats terroristes du 11 septembre 2001 à New-York, les incessants affrontements israélo-palestiniens, l'intervention anglo-américaine en Irak de mars 2003 et les attentats-suicides qui lui font suite. Le monde s'est-il arrêté d'être et cessera-t-il d'être un jour, tout à la fois, terre d'horreurs et de folles espérances ?


Pour aller plus loin dans la réflexion


AMARA Fadela avec la collaboration de S. ZAPPI - Ni putes ni soumises, Paris, La Découverte, 2003.
BAUDRILLARD Jean - Pour une critique de l'économie politique du signe, Paris, Gallimard, 1972.
BAUDELOT Christian et GOLLAC Michel - Travailler pour être heureux. Le bonheur et le travail en France, Paris, Faayard, 2003.
BEAUD Stéphane et PIALOUX Michel - " La gauche a négligé le sentiment d'insécurité né du chômage et de la précarité", Le Monde, 3 juin 2002.
BEAUD Stéphane et PIALOUX Michel - Violences urbaines, violence sociale, Paris, Fayard,  2003.
CAUMARTIN Philippe / ROUET Albert - L'homme inachevé. Plaidoyer pour un nouveau développement humain, Paris, Les éditions de l'Atelier/Editions Ouvrières, 1998.
CLOT Yves - La fonction psychologique du travail, Paris, PUF, 2002.
D'ORMESSON Jean - Le rapport Gabriel, Paris, Editions Gallimard, 1999.
FERRY Luc - Qu'est-ce qu'une vie réussie ?, Paris, Grasset, 2002.
GAUTHIER Xavière - Contraception, avortement : le grand combat des femmes au XXe siècle, Paris, Robert Laffont, 2002.
GUILLEBAUD Jean-Claude - Le principe d'humanité, Paris, Seuil, 2001.
HERITIER Françoise - Modèle dominant et usage du corps des femmes, Le Monde, 11 février 2003.
MOSSUZ-LAVAU Janine - La vie sexuelle en France, Paris, Editions de la Martinière, 2002.
MUCCHIELLI Laurent - Le Monde, 13 novembre 2001.
ROUDINESCO Elisabeth - La famille en désordre, Paris, Fayard, 2002.
SCHWARTZ Olivier - Le monde privé des ouvriers; Paris, PUF, 2002.
SERRES Michel - Hominescence, Paris, Editions Le Pommier, 2001.
VALENTI Catherine et LE NAOUR Jean-Yves - Histoire de l'avortement XIXe-XXe siècle, Paris, Seuil, 2003.
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III.

LE DERNIER APPAREILLAGE


L'HOMME AU SOIR DE SON EXISTENCE LORSQU'IL LUI FAUT TOUT QUITTER




" J'arrive ! Mais qu'est-ce que j'aurais bien aimé rester un peu..."

Extrait d'une chanson de Jacques Brel sur la mort




Lors des fêtes de fin d'année, le clinquant des lumières de la ville invite à une frénésie de consommation : lingerie fine, parfums, téléphones mobiles, matériels high tech envahissent les panneaux et écrans publicitaires ; en bref, s'exhibe la luxueuse insouciance d'un monde où la mort n'a pas sa place. Pourtant, elle rôde à la sortie des discothèques, sur la route, au travail ou derrière les persiennes closes des chambres sous les toits. La mort est au coin de la rue ou dans le crash d'un avion aussi bien que dans le calme feutré des hôpitaux et des maisons de retraite. Il y a des morts médiatisées relevant de l'accident ou du drame ; il y a des morts " ordinaires " qui se produisent derrière les murs des établissements de soins, soustraites au regard des vivants.
L'homme naît, est de son temps et subit les outrages du temps ; un jour le temps lui redemande sa vie, et il finit par passer un jour du temps. Il sait qu'il doit mourir et, pourtant, il se comporte quotidiennement comme s'il ne devait jamais trépasser. Sa vie est faite d'ans qui succèdent aux ans, d'ombres et de lumières; il marche sur une route incertaine, harcelé par le doute, un halo de mystère entourant sa destination finale et c'est difficilement soutenable. La sortie de l'existence est, toutefois, si certaine que pour essayer de l'oublier l'être humain se passionne pour les détails les plus superficiels de son existence. Arrogant quand il s'estime fort, pitoyable lorsqu'il est faible, cruel souvent, généreux parfois, l'homme vit davantage pour la bouffe et le sexe que pour l'esprit, pour le paraître plus que pour l'être. La vie, aujourd'hui, comme hier, comme demain, qu'elle soit bénédiction pour les uns ou affliction pour les autres, s'achève irrémédiablement par la mort. L'existence individuelle ne peut être pensée sans la mort ; cette fin tant redoutée, rupture inévitable toujours ressentie comme prématurée, doit être mise en perspective : elle ne peut être pensée sans donner du sens à la vie. L'idée que chacun se fait de la mort informe sa vision du monde. Les conceptions de la mort, à une époque donnée, dépendent étroitement de l'évolution générale de la société qui les tient. Alors qu'en est-il de la mort dans un monde régi par le progrès technico-scientifique et un individualisme de plus en plus poussé ?
Le chemin de découverte que nous proposons d'emprunter ici sera balisé par les travaux fondamentaux d'un anthropologue comme Louis-Vincent Thomas, d'historiens comme Philippe Ariès et Michel Vovelle, de philosophes comme Jacques Schlanger et Roland Quillot. Trois jalons permettront de cerner la condition humaine face à la mort : le grand départ, les formes du mourir et les attitudes existentielles devant la finitude et la mort.

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PARTIR


La mort appartient deux fois à l'homme : en tant que membre de l'espèce humaine et en tant qu'individu singulier. La mort n'est pas seulement un évènement suceptible d'être enregistré, comptabilisé, étudié, c'est aussi la fin d'une aventure personnelle.

La mort est naturelle. Parce qu'il est dans la nature et qu'il en fait partie l'être humain doit un jour ou l'autre biologiquement finir. Pour autant, c'est en tant qu'agression, violence subie que la mort est éminemment perçue : elle constitue l'arrachement ultime de l'individu qui voudrait ne pas mourir. A l'homme qui s'identifie à son " avoir ", le trépas enlève tout, il n'est plus rien ; la mort est ici rupture absolue au monde.

La mort est générale, mais elle est aussi singulière. La mort abstaite de l'homme en général atteint l'individu dans sa définition générique. Il s'agit de la mort des autres, la mort lointaine, impersonnelle, la mort enregistrée par les services de l'état civil, étudiée par la démographie, envisagée par le droit des successions. C'est aussi la mort qui fait la une des médias, soit violente ou spectaculaire ( catastrophes naturelles ou accidentelles, guerres, famines ), soit relative à une personnalité.
 Par opposition à la mort anonyme, d'intérêt statistique, démographique, juridique ou médiatique, il y a la mort intime, celle qui atteint les proches et qui concernera chacun d'entre nous inéluctablement un jour. Il s'agit de la mort qui touche une personne singulière avec son histoire, sa profondeur : la mort des proches ou " en deuxième personne " , la mort de soi ou en " première personne " par opposition à la "mort en troisième personne ", en adoptant le vocabulaire de Vladimir Jankélévitch ( 1977, p. 23 ). C'est la mort qui atteint une personne en tant qu'être unique, le jour où elle est amenée à couler sans espoir de refaire surface. C'est la mort qui atteint un être cher ; on souhaiterait ardemment qu'il soit épargné et, cependant, on sait bien qu'il ne peut en être exempté. La mort ne laisse jamais indifférent lorsqu'il existait des relations d'amitié, d'amour ou de parenté. La mort s'étend à tout et à tous. Si elle est le lot de tout ce qui vit, elle est aussi toujours ressentie comme unique. L'épreuve du trépas est incommunicable. Nous ne connaissons que le décès des autres, le contact d'une main qui ne serrera plus ou d'un front refroidi à jamais.

L'homme par sa mort se trouve soustrait au temps. Il quitte à jamais le présent pour entrer dans le passé. C'est la fin d'une histoire personnelle, la rupture d'une certaine union de l'être humain avec les personnes aimées, avec son propre corps. La personne qui disparaît sait qu'après elle le temps continuera et que non seulement sa dépouille sera détruite mais que son souvenir même s'estompera rapidement. Les vivants continueront à s'émerveiller des levers et couchers de soleil, ainsi que des transformations saisonnières de la nature - quel bonheur ! - mais elle ne pourra plus s'en émouvoir. Le trépas est ce qu'il y a de plus difficilement assimilable et pourtant la philosophie existentielle définit l'homme comme " un être pour la mort " . Faire de la mort un évènement humain par excellence, c'est dire qu'elle n'est pas seulement l'acte ultime de la vie, mais qu'elle donne son sens plénier à l'existence individuelle. C'est en affrontant avec lucidité sa condition mortelle que l'homme s'accomplit véritablement et qu'il construit son aventure personnelle. L'être humain a beau escamoter dans son comportement quotidien ce qui lui rappelle l'acte final de la vie, il n'en reste pas moins en tension continue avec la mort, avec sa propre mort. Chacun doit se réaliser pleinement dans le temps qu'il lui est donné de vivre. Acte dernier de la vie, la mort en est aussi en quelque sorte le couronnement : l'homme se définit par ce qu'il a accompli tant dans le monde qu'en lui-même, ou par ce qu'il aura voulu être, par l'orientation qu'il aura donné à sa vie : degré de repli sur soi ou d'ouverture aux autres.

La mort éminemment prévisible. A l'inéluctabilité de la mort s'oppose l'incertitude de la date de l'évènement. Cet acte dernier est généralement ressenti comme prématuré même chez les personnes les plus âgées qui commencent à apercevoir le bout de la trajectoire vitale. Chez les plus jeunes, pleins de désirs et d'ambitions, la mort tient peu de place : elle semble un évènement bien lointain, les joies de l'existence leur paraissent normales. S'ils sont emportés dans le fleur de l'âge, sans avoir atteint l'automne de leur vie, leur disparition sera d'autant plus ressentie avec un sentiment de profonde injustice et de sourde révolte. Seuls ceux qui sont confrontés en continu à la souffrance et à la mort, parce qu'ils sont atteints de maladies génétiques, par exemple, savent vraiment apprécier le bonheur de vivre lors des répits de leur maladie. De la même façon, pour la personne dans la force de l'âge, la tête pleine de projets, l'acte-limite de la vie arrivera de la même façon encore trop tôt. Aujourd'hui, une vieillesse tardive et sans dégradation semble être un état normal, même si beaucoup n'y parviennent pas...

L'inégalité sociale devant la mort. L'égalité de tous les hommes devant cette tragédie biologique ne doit pas occulter la réalité de l'inégalité sociale devant la mort. Lers inégalités devant la mort sont des inégalités devant la vie. La mortalité différentielle en fonction du milieu social révèle l'existence de risques différents devant la mort suivant la catégorie socioprofessionnelle d'appartenance, ce risque allant croissant dans les groupes défavorisés. A soixante ans, l'espérance de vie d'un cadre est supérieure de dix ans à celle d'un manoeuvre. Les possibilités de durée de vie des différentes catégories sociales ne sont pas les mêmes selon les conditions de revenu et de niveau de vie, les conditions de travail et de statut, voire en fonction de l'attitude même devant la maladie. Malgré des conditions de travail physiquement moins pénibles, l'inégalité sociale devant la mort dans les trois dernières décennies n'a pas évolué depuis les années 1970 ( Haut comité de la santé publique, 2002 ). Non seulement l'espérance de vie n'est pas la même entre les hommes, mais la vie des puissants peut faire l'objet de soins médicaux plus poussés que celle des gens ordinaires ; les agonies de Salazar et de Franco l'ont montré à l'évidence. Les individus ne sont pleinement humains qu'en société, mais cette existence sociale est étroitement dépendante du corps, de ses forces et de ses faiblesses tout autant que de l'environnement dans lequel il se meut. L'inégalité fondamentale entre les êtres humains c'est également et surtout celle des corps socialement situés.

Enfin, la mort peut être lente ou brutale, douce ou atroce, acceptée ou refusée. Par opposition à la mort soudaine qui intervient brusquement à l'improviste, sans que l'individu y soit préparé ( accident, attentat, crise cardiaque ), la mort lente advient après une agonie plus ou moins interminable à la suite d'une longue maladie, un coma prolongé, un acharnement thérapeutique, une dégradation irréversible due à la vieillesse. Dans ce cas l'existrence est devenue un lent naufrage ; l'individu, emporté par une irrésistible lame de fond, ne peut pas reprendre pied. Il y a ceux qui  connaissent une mort très douce comme une bougie qui s'éteint et ne se voient pas mourir ; leur mort ressort d'une graduelle immersion dans le sommeil. Il y a  les morts difficiles à affronter de ceux qui partent après de multiples souffrances ; ils éprouvent douloureusement le passage de la condition de vivants à l'état de défunts.
Il y a des morts acceptées, voire désirées par des personnes ne supportant plus leurs souffrances physiques ou psychologiques. Le corps exténué opère une sorte de reddition et tend à réclamer la cessation des souffrances endurées, fusse au prix d'une délivrance sans espoir. Il y a les morts vécues dans la colère et la révolte dans le cas des personnes décimées dans la force de l'âge ou fauchées dans la prime jeunesse.
Lorsque le lien ténu qui rattache à la vie est près de se rompre plusieurs attitudes sont possibles. Il y a ceux qui se tournent encore vers les autres auxquels ils donnent leurs ultimes conseils. Il y a ceux qui éprouvent avec force la solitude radicale dans laquelle ils se trouvent. " On vit seul comme on meurt seul, les autres n'y font rien", disait déjà Pascal. Le moribond perçoit les membres de sa famille impuissants comme des gens qui connaissent le dessous des cartes ; il s'enfonce alors dans sa souffrance et son angoisse pendant que ses proches, malgré leurs marques d'affection, ne savent plus vraiment comment communiquer avec lui.
Au total, il y a les morts abstraites d'autrui qui peuvent faire l'objet de catégorisation et la mort concrètement vécue, un jour du temps, par l'être humain singulier.


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LES FORMES DU MOURIR DANS  LA SOCIETE MODERNE

Si dans la première moitié du XXe siècle on mourait encore fréquemment au sein du cercle familial, il n'en est plus ainsi dans la société actuelle. Désormais, c'est en institution - hôpitaux et maisons de retraite - que  s'achève le plus souvent la trajectoire vitale. On meurt à un âge de plus en plus avancé, mais hors de chez soi et dans la solitude. Il n'est pas inutile de revenir brièvement sur l'évolution générale des formes du mourir en se plaçant, d'abord, avant le grand départ, en examinant, ensuite, la nouvelle forme du mourir, institutionnalisée et désocialisée.


* Avant de partir.

Il y a  le moment de la mort, l'instant où s'interrompent les fonctions vitales ; mais auparavant il y a le cheminement qui conduit à l'issue finale.
Les facteurs de la mortalité sont variables selon les époques, les lieux, les âges et les sexes ; par suite, la société consumériste a ses morts caractéristiques : maladies cardio-vasculaires, tumeurs et cancers, mais aussi accidents de la route et suicides, et maintenant sida. Par ailleurs, l'accroissement de l'espérance de vie entraîne un vieillissement de la population avec ses conséquences sur l'apparition d'une pathologie spécifique ; c'est l'aspect qui sera plus particulièrement privilégié ici.
Les malades graves ne sont généralement pas soignés à leur domicile, mais sont traités dans une clinique ou un hôpital où ils finissent leur vie, hérissés de fils et de tuyaux. En effet, il arrive un moment où la personne, dégradée par la maladie, affaiblie par la vieillesse, ne peut plus être maintenue de manière satisfaisante chez elle. Lorsque les services rendus par les aides ménagères et les soins à domicile ne s'avèrent plus suffisants, un hébergement institutionnalisé doit être décidé.
Au bout d'un temps plus ou moins long, selon le degré d'usure, le caractère et l'attitude adoptée quant au séjour en institution, un processus de déclin, lent ou rapide, avec des regains passagers de vitalité, ne tarde pas à s'amorcer. Parce qu'il n'est plus en phase avec le monde, le rapport au temps du vieillard se transforme, s'affaiblit  ; les repères sont perdus. La réminiscence des bons moments de son existence le rend mélancolique ; le fait qu'il ait dû renoncer à nombre de ses rêves, le sentiment que sa vie n'a pas été ce qu'il aurait voulu qu'elle soit génèrent son amertume. Il regrette d'être passé à côté de l'existence. Sans fonction, pour peu que son autonomie commence sérieusement à décroître, il plonge dans un état de tristesse mêlée de rancoeur qui le rend souvent irritable. Quelle que soit la qualité du lieu d'accueil, il y a peu de chance que la personne remonte alors durablement la pente. On assiste souvent à l'invasion de l'intelligence par le désordre, et à l'envahissement de la conscience par une tenace et sourde anxiété devant la crainte obsédante d'une dégénérescence grandissante. Si l'homme connaît son état de mortel, son trépas n'est envisageé que pour un avenir indéterminé et toujours lointain. S'il est obnubilé par la vitalité et la santé c'est parce qu'il est âgé et malade et que son état se détériore. Par opposition, un être jeune et robuste n'attache pas d'attention spéciale à la santé, toujours tenue pour aller de soi. La jeunesse est le temps où l'on paraît sans limites. C'est seulement lorsque l'état de santé se dégrade radicalement que l'on mesure la valeur réelle de ces simples prodiges quotidiens que sont se déplacer, se coucher, s'habiller, s'alimenter, faire sa toilette... A ces manifestations de la décrépitude physique viennent alors se surajouter les souffrances psychiques résultant de la prise de conscience de la dégénérescence des facultés physiologiques. Le fait de ne plus pouvoir envisager sa destinée que comme un naufrage dans la vieillesse et la mort terrorise toute personne qui jouit encore de ses facultés.
Il n'est pas rare que l'entrée en maison de retraite ou dans une unité de soins de longue durée délimite la démarcation entre l'être humain qu'on était  et celui que l'on est devenu : quelqu'un ayant perdu une partie plus ou moins grande de ce qui faisait sa force et de plus en plus indifférent à la scène du monde où s'agitent des acteurs industrieux réduits, pour lui, au rang de simples figurants. Pour la personne en institution l'univers tend à se limiter de plus en plus aux dimensions de son seul espace de vie quotidien. Lorsque son état s'aggrave, elle n'a plus alors pour horizon que le carré de ciel qui éclaire sa chambre ; puis, lorsque son autonomie diminue et sa dépendance s'accroît, c'est aux seules limites de son lit que le monde finit par se réduire.
Tant qu'on est en bonne santé on ne sent pas son corps. C'est pat la douleur ou le plaisir qu'on prend par moments conscience de son corps, mais survient le moment où ce dernier s'impose durablement à vous. L'être humain devient alors un corps miné de partout, aux mouvements parfois difficilement maîtrisables. Pour celui qui reste conscient, la souffrance psychologique et morale de ne pas se reconnaître s'ajoute aux maux physiques. Lorsque l'état général d'un homme se dégrade continûment son esprit finit par balancer entre l'appréhension lancinante d'une mort prochaine et l'espoir flou d'une possible rémission ou d'une petite rallonge de vie. Entre ces deux extrêmes la vie continue de manifester ses impératifs en s'obsédant sur des détails totalement insignifiants, du moins qui paraissent tels aux yeux de l'entourage. Les familiers ne vivent pas le même temps que celui des sujets parvenus en fin de vie  : pour ceux-ci il s'agit d'un temps sans aspérité réduit aux seuls rythmes du monde institutionnel ; pour ceux-là, le temps chronologique du déplacement, du travail, du repos et des loisirs. Pour les uns, un temps sans espoir, pour les autres, un temps potentiellement riche en projets.

L'extrême usure, les infirmités, les souffrances, l'effroi devant les risques d'une déchéance accrue, en bref, une existence diminuée, un corps qui échappe et qu'on ne contrôle plus, tout cela pèse à la personne active que le grand malade a été précédemment. Conscients de l'état dans lequel ils se trouvent, d'aucuns appellent la mort, ne voulant pas offrir le spectacle de leur déchéance à leurs enfants.
Certains devenus complètement dépendants et grabataires, restent alités sans même pouvoir se lever, déplacer une jambe ; couverts d'escarres, ils s'agrippent pourtant à la vie. Survient le moment où même le simple geste de s'alimenter leur devient impossible ; à l'égal de l'enfant, le pauvre être souffrant ne sait plus qu'ouvrir la bouche. A la merci des autres, il lui arrive de tendre les bras au vide, de s'agripper au drap afin de ne pas sombrer, de s'accrocher aux barrières de sécurité de son lit comme le naufragé à une bouée. Tout résigné que l'on soit ce n'est pas si facile de vieillir et de mourir, l'instinct de conservation attise encore la plus petite flamme de vie si vacillante qu'elle soit. Beaucoup appréhendent toute leur vie le cancer, d'autres redoutent de voir leur esprit s'égarer. Perdre le fil de ses idées, prononcer des mots sans suite, tomber dans l'incohérence sont des facteurs qui isolent encore davantage celui qui a tout perdu et dont la vie est bien fragilisée. De temps en temps, passe dans les yeux de la personne ainsi clouée au lit, dans une condition de dénuement absolu, toute la tristesse d'un être sans défense. A d'autres moments, c'est un vague sourire qui éclaire son visage. Dans un bref instant de lucidité il lui arrive d'esquisser les bribes d'une pensée : " pauvres petits", sous-entendu je vais rejoindre l'infini, que deviendrez-vous mes chers enfants ; vous resterez seuls ; puis, elle retombe dans l'incohérence. Quel que soit l'âge, on reste toujours les enfants de ses parents. Quand ceux-ci disparaissent, on n'est plus la fille ou le fils de personne, mais simplement une femme, un homme. Le sentiment inconfortable de prendre la place des parents auprès des générations plus jeunes vous envahit...
La seule ouverture au monde, pour tous ces êtres douloureux, se limite aux rapports renouvelés qu'ils entretiennent, jours ordinaires comme jours de fêtes, avec les personnels hospitaliers ou avec les visiteurs bénévoles lors de leurs visites périodiques. Infirmières ( ers ), aides-soignantes ( ants ) liés à leurs patients par la familiarité des tâches, pour ceuc-ci humiliantes, pour ceux-là, ingrates, leur témoignent, au-delà des gestes techniques, un peu d'attention, voire même de sympathie. Par leurs fonctions, ces personnels hospitaliers sont les plus proches des malades et, pourtant leur travail et leurs rôles sont loin d'être suffisamment reconnus. L'approche de l'être souffrant lors de la prtique quotidienne des soins, va bien au-delà de la simple dimension thérapeutique, hygiénique ou alimentaire. La qualité d'un contact, une présence aimante ne trompent pas. Une parole, un regard, un sourire témoignent d'un souci de l'autre et sont vécus comme de courts  mais riches instants de bien-être par ceux qui ont tout perdu. Des gestes empreints de tact et de tendresse sont profondément ressentis par l'être gisant sur son lit, souffrant au-delà de sa pathologie, d'une perte d'identité et de dignité.Si, du point de vue de l'institution, les soignants de proximité- dignes et méritants maîtres du quotidien - doivent s'en tenir à leurs seules compétences techniques, jusqu'où doivent-ils s'impliquer dans leurs relations avec les malades ? Leur position est délicate : formés pour soigner, à défaut de guérir, ils côtoient la mort de près. Encore faut-il qu'ils soient en nombre suffisan pour qu'ils puissent allier la dimension relationnelle à leurs strictes tâches professionnelles !

* Une mort cachée et désocialisée.
Autrefois familière, prise en compte de façon collective dans les pratiques sociales, la mort apparaït dorénavant d'ordre privé ; c'est une affaire réservée aux intimes. La délocalisation du mourir débouche sur un phénomène de désocialisation.
L'enfant naît en institution. Devenu jeune, adulte ou le plus souvent vieillard c'est en institution privée ou publique qu'il mourra. Depuis que le progrès des savoirs scientifiques et techniques a rendu possible une relative maîtrise des faits biologiques, la lutte contre la maladie a gagné en efficacité. Dès lors, le recul de l'échéance ultime a contribué au changement des mentalités. La perception que l'on pouvait avoir de la mort s'en est trouvée profondément modifiée. Jadis, revers naturel, le dernier acte de la vie est aujourd'hui perçu comme échec thérapeutique. La technique fait reculer l'emprise de la mort jusqu'à l'illusion d'éliminer l'issue fatale elle-même... La technicisation accrue de la santé ( actes chirurgicaux, traitements médicaux exigeants, appareillages sophistiqués ) a, en tout cas, conduit à transférer la chambre du sujet gravement atteint de son domicile à l'hôpital. Ce déplacement pour raisons médicales a non seulement reçu l'accord tacite et spontané des proches, mais a été développé et favorisé par leeur complicité. Si l'on ajoute à cette médicalisation de la mort l'exiguité des logements modernes, la difficulté de concilier vie familiale normale et soins au grand malade, sans omettre l'angoisse engendrée par l'agonie, on comprend pourquoi on meurt toujours davantage en établissement hospitalier. La mort dans le monde institutionnel fait figure de mort normale. Dès lors, la mort est organisée par une institution qui en fait son affaire ; une affaire qui ne doit pas perturber la continuité des soins apportés aux autres patients du service. Le sujet parvenu en fin de route vit ses derniers jours seul, sans y être préparé. Jusqu'à ses derniers instants, les soignants assurent leurs différentes tâches comme si le moribond devait vivre. Ayant reçu des formations techniques, adaptées à la fonction qui leur est dévolue, ils ont aussi la redoutable tâche d'aider à mourir sans y avoir été généralement préparés par une formation quelconque.
Après avoir agonisé plus ou moins longtemps, celui donrt la route s'achève meurt seul, dérobé à la vue des autres. A-t-on jamais pris l'entière mesure de l'incidence du déploiement d'un paravent entre le lit de celui qui va mourir et celui de son voisin qui devine alors que l'autre parvient au terme de sa trajectoire vitale ! Avertissement direct pour la personne en phase terminale, l'effet paravent constitue, aussi, un signal indirect pour autrui en tant que rappel de sa propre mort à venir. " Sans doute est-il souhaitable de mourir sans s'en apercevoir, mais il convient aussi de mourir sans qu'on s'en aperçoive", écrit justement Philippe Ariès ( 1977, p. 296 ). Les va-et-vient des soignants, la porte close, un chariot recouvert d'un drap blanc seront les seuls signes du drame qui vient de se jouer. Les couloirs, avec retard, résonneront alors de " il ( elle ) avait bien l'âge de mourir", une expression vide pourtant comme tant d'expressions, la plupart des résidents ne pensant pas au plus profond d'eux-mêmes, que cet âge pour eux ait effectivement sonné. Il y a des mots qu'il faut souvent se garder de prendre à la lettre. La mort moderne institutionnalisée, c'est une aventure humaine qui s'achève de manière cachée et solitaire. C'est en catimini que s'effectue le grand départ. Impitoyable et inflexible routine du monde institutionnel où l'agonie et la mort sont des évènements ordinaires !! Cette pratique de la mort à l'hôpital ou en maison de retraite participe de la désocialisation du rapport à la mort au XXe siècle, maintes fois soulignée par les spécialistes. La mort n'est plus vécue comme une issue attendue qu'on prépare. Quelle opposition avec la mort du passé lorsque le malade, conscient, mourait à son domicile, entouré des siens, de ses amis et de ses voisins. Telle était la mort au Moyen-Age et telle qu'elle fût encore vécue dans les classes populaires jusqu'au XIXe siècle partout et même dans la première moitié du XXe siècle en certaines régions. Même si l'on peut penser que la mort ne fut jamais paisible, les populations n'étaient pas plus impressionnées par le spectacle de la mort que par l'idée de leur propre trépas. Il est vrai que l'espérance de vie était faible ; le niveau élevé de la mortalité, même en dehors des famines, épidémies et guerres, rendait la mort familière et fréquente : l'environnement social et culturel était tel qu'il s'agissait de vivre avec la mort éminemment présente. Bien que déchirante la mort faisait partie de l'ordre des choses. L'espace-temps d'une communauté rurale, bien différent du nôtre, était concerné par la disparition de l'un des siens ; il n'en est plus de même en ville depuis de longues décennies. Tout se passe comme si la collectivité urbaine avait éliminé la mort. A la mort presque " apprivoisée ", selon le mot de Philippe Ariès, attendue, sans peur ni désespoir par l'agonisant accompagné dans son ultime parcours, a succédé la mort cachée et solitaire, d'autant mieux acceptée qu'elle est soudaine et indolore. ( " Cette attitude devant la mort exprimait l'abandon au Destin et l'indifférence aux formes trop particulières et diverses de l'individualité ", précise l'auteur, 1975, p. 73). La mort brutale évite de se poser la question d'un " après ". La bonne mort d'hier n'est plus celle des temps actuels. Par rapport au monde moderne où la crainte de la mort se porte avant tout sur les souffrances potentielles de l'agonie, au haut Moyen Age l'angoisse des hommes s'alimentait au risque de mourir en état de péché si la mort survenait de manière subite. Ce qui est actuellement considéré comme la belle mort - le mourant ne se voyant pas mourir parce qu'il trépasse dans son sommeil - était la mort maudite, parce qu'inaperçue, du passé : patent changement de perspective dans le rapport que l'homme médiéval et l'homme contemporain entretiennent avec la mort ! Passer, le moment venu, le cap de la mort avec dignité, rapidement, sans souffrance, en ayant conservé jusqu'au bout ses facultés physiologiques et mentales, voilà ce que chaque être humain se souhaiterait volontiers aujourd'hui. " Mourir bellement de vieillesse, mourir rapidement d'une longue vieillesse, en bonne santé physique et mentale, dans la curiosité de l'esprit et la disponibilité du corps, mourir dans le sommeil sans plus se réveiller ", tel est l'éloge de la mort qu'un philosophe contemporain n'hésite pas à faire ( Jacques Schlanger, Apologie de mon âme basse suivi de Eloge de ma mort, Paris, Editions Métaillé, 2003, p. 109 ). Sans doute, la mort n'a-t-elle jamais été sereine, mais il semble que jadis on en parlait plus couramment et avec moins de détours qu'aujourd'hui. D'autres symptômes du processus de désocialisation de la mort pourraient être rappelés : tintement du glas, enveloppes à bordure noire ont été remplacés par les simples avis de décès dans les journaux ; l'assombrissement en vingt-quatre heures des vêtements de couleur par les teinturiers n'a plus cours ; les rideaux noirs aux portes des immeubles ont disparu ; les veillées funèbres ont pris fin ; les signatures sur registres ont remplacé les condoléances avec sanglots, étreintes et poignées de mains... Les rites mortuaires s'estompent ou pour le moins se transforment. Ainsi, une entreprise américaine de pompes funèbres propose, moyennant quelques milliers de dollars, de métamorphoser les cendres d'un corps incinéré en diamant ; à chacun, ensuite, d'inventer l'usage qu'il fera de ce carbone devenu " pierre précieuse ".
Si la société contemporaine n'est plus affectée par la disparition de l'un de ses membres c'est, d'une part, que les progrès des connaissances et des techniques médicales font reculer l'emprise de la mort jusqu'à l'illusion d'éliminer la moert elle-même. C'est, d'autre part, que le climat social qui solidarisait collectivement ses membres a disparu, l'individu n'existant plus que par lui-même.

Différentes associations et quelques soignants essaient de ne plus fuir la mort mais de se la réapproprier. Ainsi, de nouvelles manières de se situer face à la mort se font jour.
1/ Revendiquer le droit de mourir dans la dignité. Face à la technicisation de la santé et aux "experts", l'être humain, prétendant à la libre disposition de sa vie et donc à la maîtrise  de sa mort, entend  dire  jusqu'où  il veut mener son ultime combat.

2./ Rester à l'écoute des malades en phase terminale. Il s'agit de les aider à terminer leur existence de manière positive  en restant à leur écoute afin qu'ils confient leurs drames et leurs détresses. Elisabeth Kübler-Ross a été une des premières à briser le mur du silence qui entourait les patients cancéreux condamnés. Cette psychiatre a ouvert des ateliers -" la vie, la mort et le psassage"- dont l'objectif est d'aider les malades en phase terminale à se mettre au clair avec eux-mêmes. Chacun est amené " à prendre conscience de ce qui le fait souffrir, de ce qui lui fait peur, ou honte et qu'il refoule depuis si longtemps ". ( 1990, p.61 ). Cette démarche constitue un profond acte de foi en l'homme.

3/ Montrer la mort en face tout en répondant aux attentes des malades. Pour les unités de soins palliatifs, " accompagner le mourant, c'est accomplir avec lui le plus long parcours possible jusqu'à sa mort ; marcher à ses côtés selon son rythme propre et dans le sens qu'il a choisi ; savoir se taire et l'écouter mais aussi lui tenir la main et répondre à ses attentes : l'être-là a encore plus d'importance, plus de réalité humaine, plus d'efficacité que le faire-ceci pourtant indispensable " ( Louis-Vincent Thomas, 1998, p. 80 ).

4/ Relever le défi d'un humanisme spiriuel adapté à notre temps et à nore monde laïc, tel est l'objectif de Marie de Hennezel et de Jean-Yves Loup. Il ne suffit pas de faire taire l'angoisse et la souffrance psychique à coups d'anxiolyiques et d'antidépresseurs, mais " d'accueillir, d'accompagner la dimension spirituelle de la souffrance d'une personne qui va mourir... Il ne s'agit pas d'endoctriner, ni de de référer à un dogme quelconque. Il s'agit d'amour et d'engagement.


D'aller à la rencontre de l'autre, aussi profondément que possible, au coeur de ses valeurs et de ses préoccupations, pour lui permettre de trouver sa propre réponse intime "( M. de Hennezel et J.Y. Loup, 1997, p. 19 ). La réflexion à deux voix menée par ces deux spécialistes veut montrer que la spiritualité existe en dehors de toute religion, qu'elle est avant tout le propre de l'homme : le déni de la mort et la toute puissance de la technique ont largement contribué à l'oubli du questionnement spirituel.

Au total, les dernières propositions entendent répondre à l'interrogation essentielle : que faire lorsque le savoir-faire médical ne peut plus rien faire ? On passe de la logique du faire à la logique de l'être-là. Il s'agit de se mettre à l'écoute de l'autre, de lui accorder toute son attention, en bref, d'offrir une présence chaleureuse. Comme le remarque le philosophe René Quillot, " il semble assez probable que l'avenir verra nos sociétés reconnaître de plus en plus, en prenant beaucoup de précautions, le droit de l'individu à échapper à la souffrance et à la dégradation quand il est au bout de sa vie " ( 2000, p. 22 ). Lorsque l'ancre est levée, il faut appareiller pour le dernier voyage mais les délicates questions de l'acharnement thérapeutique ne pourront pas ne pas être collectivement débattues. La lettre  de Vincent Humbert (2003), jeune tétraplégique sans espoir d'amélioration, demandant au président de la République, en décembre 2002, le droit de mourir, a bouleversé la France entière. Le drame de cet être souffrant que sa mère a " aidé " à mourir a relancé le débat sur l'euthanasie. Le clivage se fait jour, d'une part, entre les tenants du droit à mourir dans la dignité ( ADMD ) et l'association " Faut qu'on s'active ! ", soutenue par la mère de Vincent Humbert, réclamant le droit à une " aide active à mourir " et, d'autre part, les défenseurs de l'interdiction de donner la mort partisans d'un droit à " laisser mourir ". Un an après la mort tragique de ce jeune homme tétraplégique qui réclamait  " le droit à mourir ", une proposition de loi parlementaire instituant un droit  à " laisser mourir "a été discutée fin novembre 2004. On est en présence d'un texte accordant attention à l'être rongé par le mal ( ou son représentant ad hoc ) et aux médecins jusque-là laissés seuls face à leur mission de sauvegarde de la vie et à leur lourde responsabilité morale. Si la loi ne règle pas tout, elle refuse néanmoins à la fois le non-dit de certaines pratiques et l'euthanasie. La loi " relative aux droits des malades et à la fin de vie " écarte toute forme de dépénalisation de l'euthanasie active, pose le refus de " l'obstination déraisonnable " et donc la possibilité de "laisser mourir ".


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DES ATTITUDES DIFFERENTES DEVANT LA FINITUDE ET LA MORT

Les représentations de la mort sont liées à la vision du monde prévalant dans les civilisations qui les véhiculent. Parce qu'une société évolue, le regard qu'elle porte sur la mort se transforme. Puisque l'individu n'est assuré que d'un temps de vie limité dans un monde où sa présence ne semble pas indispensable et qui ne conservera aucune trace de son passage des interrogations existentielles se posent fatalement. Qu'est-ce que la vie ? Qu'elle est la bonne façon de vivre ? Qu'est-ce que la mort ? Qu'est-ce qu'il y a de l'autre côté ? Rien du tout ou une autre vie ?

* Une pluralité de sensibilités face à la vie.

La certitude de ne faire qu'un passage fugitif sur terre place chaque homme dans l'obligation de décider - à condition qu'il en ait socioéconomiquement le choix - l'usage qu'il veut en faire. Dans les sociétés contemporaines, la diversité des réponses correspond à la pluralité des sensibilités et philosophies rencontrées. Une vie longue, avec une vieillesse tardive et sans dégradation est l'attitude la plus couramment rencontrée. Pour d'autres, c'est moins le nombre des années qui fait la plénitude d'une existence que la ricchesse des expériences menées et des passions extrêmes vécues. Une vie plus courte, mais menée tambour battant, est alors préférée à la vie banale, sans relief, des gens ordinaires. " Mieux vaut exploser que mourir à petit feu ", aurait dit, Kurt Cobain, leader du groupe Nirvana, retrouvé mort, à son domicile, une balle dans la tête. La durée de vie importe alors moins que la considération de certaines de ses caractéristiques. Finalement, le spectre des attitudes générales de vie s'étend, d'un côté, du renoncement et du dépouillement religieux total à la doctrine, de l'autre, du carpe diem invitant à se hâter de jouir du jour présent. Entre les deux extrêmes, se situent les aventures humaines singulières menées par la plupart de nos contemporaains, avec leur part d'ombre et leur part de lumière.

La vie de l'être humain c'est avant tout le temps qui passe inexorablement, c'est-à-dire des années qui succèdent aux années, obscurcies par la brume de la routine quotidienne, pimentées par les percées lumineuses que sont les rares moments de bonheur. La vie, c'est cela : des gens qui attendent quelque chose de l'existence, d'autres qui se heurtent frontalement à un mur qui bouche, sans espoir d'éclaircie, l'horizon. Certains résument leur existence à l'accumulation effrénée de biens. D'aucuns, au lieu de rechercher les seules satisfactions de la chair et du plaisir, essaieront de se réaliser en mettant en oeuvre tout ce qu'il y a en eux de généreux. La volonté de développer la solidarité à l'égard d'autrui est la justification de leur engagement social miltant. D'autres essaient de se réaliser dans la satisfaction de la tâche accomplie ; quelques- uns ne vivent qu'avec l'ambition de laisser une oeuvre qui leur survivra et leur assurera une vague immortalité ; maigre succédané ! Pour beaucoup, enserrés dans les mailles d'une existence trop précaire, l'idée même d'attendre quelque chose de l'existence est tout à fait étrangère. Si  le monde est manifestement dur pour beaucoup, il est également séducteur, envoûtant et dérisoire.  Par ses attraits enchanteurs le monde conduit l'homme à s'étourdir par le divertissement. Mais, il peut apparaître dérisoire à celui qui  parvient à ne pas se laisser totalement emporter par le courant des affaires ordinaires de la vie. Dans la société contemporaine marquée par un individualisme exacerbé les réponses les plus variées sont ainsi apportées aux interrogations soulevées par l'existence selon la pondération que chacun accorde au matériel et au spirituel dans sa vie. La dynamique individuelle résulte de tensions entre, d'une part, l'immédiateté et l'urgence des affaires courantes et, de l'autre, les préoccupations d'ordre spirituel, plus discrètes et silencieuses, qui semblent bien souvent pouvoir être remises à plus tard. Chacun est traversé par cette tension entre les impératifs de la quotidienneté et la quête de sens comme ce balancement plus général entre les parts d'ombre et de lumière qui l'habitent.


* Des rapports à la mort multiples.

Puisque dans la vie il y a la mort et que la première ne peut être saisie indépendamment de la seconde, celle-ci pose elle-même problème. La mort est-elle la fin absolue, le cap sur le néant ? Y a-t-il un au-delà des apparences objectives de la réalité humaine ? Si oui, est-elle un passage vers un au-delà d'ici bas ?
Dans la société contemporaine se rencontrent aussi bien des croyants dont la vie est illuminée par une dimension transcendantale que des sans religion qui rejettent toute possibilité d'un au-delà de la mort et qui considèrent la foi religieuse comme le type même  de l'illusion consolatrice.
Pour quiconque adopte un point de vue matérialiste, toute forme de croyance religieuse manifeste une aliénation. Parce qu'elle interrompt un jour le cours d'une vie, la mort, même avant de survenir, projette sur l'ensemble de l'existence une menace si radicale qu'elle génère une profonde inquiétude métaphysique suscitant l'espérance d'un après-la mort. Ainsi, les considérations sur l'idée de survie seraient avant tout un reflet de l'aspiration à l'immortalité éprouvée par l'homme, rongé au fond de lui-même par l'angoisse. C'est par la prise de conscience de la richesse des possibilités qui lui sont offertes par le seul monde tangible d'ici-bas que l'homme devrait abandonner la recherche illusoire d'un autre monde projeté. La crainte de la mort, cette figure inverse mais inséparable de la vie, ne devrait plus être considérée comme un élément constitutif de l'être humain, mais comme le signe d'une conscience aliénée. C'est par l'affirmation de la réalité terrestre et la pleine conscience de ses capacités créatrices que l'homme devrait s'affranchir du vertige de la mort. C'est par son épanouissement dans son travail comme dans ses relations avec lers autres que l'être humain devrait se libérer des effets de l'aliénation.

Cependant, nombre d'hommes et de femmes des sociétés modernes entretiennent un rapport à la mort différent de celui prôné par cet humanisme radical. Pour cette autre famille de sensibilités, le monde visible ne constitue pas le tout de la réalité. Si, pour le croyant comme pour l'incroyant, la mort reste une épreuve, pour le premier, elle n'est pas absolue. La vie ne se limite pas à sa seule part visible ; la foi en l'existence d'une part métaphysique donne un sens à son existence éclairée par une lumière venant d'ailleurs. La mort est, non seulement, l'instant où tout s'achève, mais c'est aussi celui où tout se noue, c'est-à-dire le passage obligé vers un ailleurs. Les contours de cet au-delà de la mort restent certes bien flous, et sont bien sûr différents selon les systèmes de croyances. La foi en la résurrection ou la croyance en la réincarnation, par exemple, ne participent pas de la même logique. Les contours de cet après-la mort restent de toute façon empreints de mystère même pour celui qui croit. Ainsi, du point de vue de l'espérance chrétienne " la seule certitude que nous puissions de fait annoncer est que notre résurrection sera semblable à celle de Jésus... L'homme passera alors de la corporéité terrestre à la corporéité de l'Homme Nouveau, celle inscrite dans le Royaume de Dieu " (Louis-Michel Rénier, 1997, p. 131 ). Ainsi, l'espérance chrétienne veut être une proposition de sens qui débouche sur un ailleurs. Au lieu d'être dénièe, la mort s'entend alors comme un passage obligé ouvrant sur la résurrection.
Une telle parole de sens constitue une pierre d'achoppement pour les non-croyants d'autant plus qu'il n'est pas nécessaire d'être matérialiste militant pour se reconnaître incroyant. Il suffit d'être agnostique et de soutenir que tout ce qui est au-delà du donné expérimental est inconnaissable et que, par suite, il n'est pas utile de se livrer à des interrogations d'ordre métaphysique.
La reconnaissance d'une dimension transcendantale de la réalité humaine est d'abord affaire de convictions et de sensibilité philosophique et rteligieuse. Dans un monde qui tente de plus en plus d'escamoter la mort, nos contemporains, essaient de vivre comme s'ils ne devaient jamais mourir. Le fait de croire ou de ne pas croire fait partie des libertés essentielles de chaque homme ; il est en tout cas difficile d'échapper au questionnement. A ce titre, les deux attitudes doivent également être respectées. A la façon de voir imposée par l'institution ecclésiastique, dans une situation de chrétienté, succèdent aujourd'hui, dans un contexte de retrait des croyances religieuses traditionnelles, de multiples propositions : athéisme assuré de lui-même, agnosticisme, simple indifférentisme, bricolage individualisé de croyances, religions historiques établies... Dans ce creuset l'espérance chrétienne propose, quant à elle, une Bonne Nouvelle victorieuse de la mort. Par opposition à ceux qui pensent qu'ils vont disparaître de manière définitive et totale, ceux qui adoptent un point de vue religieux reconnaissent des phares et des balises pour dépasser la mort. L'ultime voyage signe, dans le premier cas, l'absurde de la condition humaine, dans l'autre, la confirmation d'une espérance, la sortie de l'ombre pour rencontrer la lumière.
Mourir c'est larguer les amarres, appareiller une dernière fois pour un  voyage sans retour, sans espoir de croiser en route une voile à contre-courant, mais c'est aussi, pour qui espère que le ciel  n'est pas vide, aborder une autre rive offrant une vie autre.

Au final, l'étude de la mort constitue une bonne clé de compréhension et d'analyse d'une société et d'une époque. A l'instar de l'étude des niveaux et des genres de vie, l'analyse de la mort permet de saisir des changements sociétaux majeurs. Le monde contemporain est structuré de telle sorte qu'il n'apprend plus  l'homme à mourir. Au contraire, tout est fait pour que la vie quotidienne se déroule en escamotant la mort. Vivre pleinement, c'est avant tout, produire, consommer, prendre du plaisir, s'étourdir par le divertissement. La primauté quasi-exclusive accordée à l'ordre du faire et de l'avoir évite à l'homme de se retrouver face à soi-même et de se poser les interrogations métaphysiques du sens de la vie et de la mort. Toutefois, notre civilisation technique, aux réussites si éclatantes, touche ses limites face à la mort. La société contemporaine qui récuse tous les tabous fait pourtant silence sur celui de la mort. S'en prenant au déni de la mort, de nouvelles approches proposent de réintroduire la mort dans notre champ de conscience afin d'humaniser notre sortie de vie. Pour différentes qu'elles soient ces nouvelles attitudes face à la mort entendent favoriser, sans métaphysique, le départ discret, mais dans la dignité, de ceux dont l'histoire s'achève après un cheminement plus ou moins long avec ses tunnels et ses résurgences. S'il est certain que la question existentielle du sens profond de l'aventure humaine n'est pas au coeur des préoccupations actuelles, il n'en reste pas moins vrai que la société globale ne pourra pas faire l'économie d'une réflexion sur les rapports de la souffrance, de la vie et de la mort.




Pour aller plus loin dans la réflexion


ARIES Philippe
- Essais sur lhistoire de la mort en Occident du Moyen Age à nos jours, Paris, Seuil, 1975.
ARIES Philippe - L'Homme devant la mort, Paris, Seuil, 1977.
BEAUVOIR (de) Simone - Une mort très douce, Paris, Gallimard, 1964.
CAROL Anne - Les médecins et la mort, Paris, Aubier, 2004.
CHÂTELET Noëlle - La Dernière Leçon, Paris, Seuil, 2004.
DANIEL-ROPS - Mort, où est ta victoire ?, Paris, Librairie Plon, 1934.
HENNEZEL (de) Marie et LELOUP Jean-Yves - L'art de mourir. Traditions religieuses et spiritualité humaniste face à la mort, Paris, Editions Robert Laffont, Pocket, 2000.
HARRISON Robert - Les Morts, Paris, Editions Le Pommier, 2003.
HUMBERT Vincent et VEILLE F. - " Je vous demande le droit de mourir ", Paris, Michel Lafon, 2003.
JANKELEVITCH Vladimir - La Mort, Paris Flammarion, 1977.
KÜBLER-ROSS Elisabeth - La Mort, porte de la vie, Paris, Editions du Rocher, 1990.
LE GOFF Jacques et TRUONG Nicolas - Une histoire du corps au Moyen Age, Paris, Liana Levi, 2003.
LENOIR Frédéric et DE TONNAC Jean-Philippe ( sous la direction de ) - La mort et l'immortalité. Encyclopédie des savoirs et des croyances, Paris, Editions Bayard, 2004.
MADAULE Jacques - Apocalypses pour notre temps, Genève et Paris, La Palatine, 1959.
MARTELET Gustave - Victoire sur la mort. Eléments d'anthropologie chrétienne, Paris, Editions de la chronique  sociale de France, 1962.
MEYER Philippe - Leçons sur la vie, la mort et la maladie, Paris, Hachette, 1998.
PEYREFITTE Roger - La mort d'une mère, Paris, Flammarion, 1950.
QUILLIOT Roland - Qu'est-ce que la mort ?, Paris, Armand colin, 2000.
RENIER Louis-Michel - Les funérailles. Les chrétiens face à la mort, Paris, Les Editions de l'Atelier, 1997.
ROY Jules - Lettre à Dieu, Paris, Albin Michel, 2001.
SCHLANGER Jacques - Apologie de mon âme basse suivi de eloge de ma mort, Paris, Editions Métailié, 2003.
THOMAS Louis-Vincent - La Mort, Paris, PUF, 1988.
TROISFONTAINES Roger - " Je ne meurs pas ... ", Paris, Editions universitaires, 1960.
VOVELLE Michel - L'Heure du grand passage, Paris, Gallimard, 1984.


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IV.
REFLUX OU NOUVELLE VAGUE DU RELIGIEUX ?


LES HOMMES ENTRE TERRE ET CIEL



" Mesurons la portée de l'évènement : nous sommes en train d'assister
 non pas à la fin de la croyance religieuse, mais à la fin de la religion
dans sa fonction immémoriale de définition des communautés humaines.
La croyance religieuse entre dans un nouvel âge par rapport à ce qui fût
 sa nature et sa fonction depuis toujours".
Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, 2000, p. 102



Bien qu'il s'impose économiquement, politiquement et idéologiquement, en ce début de XXIe siècle, l'Occident, du fait de la perte de maints de ses repères, est sous l'emprise du doute. Le trouble des esprits et des coeurs, les dissensions qui agitent les sociétés sont autant de signes d'une situation où l'absurde l'emporte sur le sens de toute existence et de tout l'univers. Les hommes ne mettent plus globalement leur espérance en Dieu ; ont-ils renoncé à chercher le passage vers une autre vie, recherche qui orientait naguère la vie de celles et ceux qui les ont précédés ? Sont-ils seuls au monde ? L'attrait irrésistible que nombre de ses habitants ressentent pour les religions de l'Orient révèle une profonde perte de sens. En fait, la religiosité diffuse se porte bien, mieux que les religions institutionnalisées. Certains fidèles abandonnent la religion de leur enfance- qui leur paraît pesante- pour capter les effluves légères venues d'ailleurs.


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DIEU EN TOUCHE

Depuis toujours dans l'histoire des peuples, des hommes se sont mis en rupture avec les croyances partagées par leurs contemporains. En Occident, c'est d'autre chose dont il s'agit. C'est toute une civilisation qui depuis deux siècles semble avoir fait le procès du divin.
Les balises religieuses qui réglaient l'existence quotidienne des hommes du Vieux Continent s'estompent dans une amnésie générale au point d'apparaître comme peu signifiantes à maints éléments les plus jeunes de la population. C'est dans ce contexte que se situent les Millénaires de Dieu ( Grenoble 2001 ). Par cette exposition, les organisateurs entendent présenter le sens et le valeur du judaïsme, du christianisme et de l'islam, sans pour autant faire oeuvre de prosélytisme. Que dans un pays dont le patrimoine culturel reste encore marqué par l'héritage religieux, le fait que l'histoire des trois monothéismes passe par le musée est pour le moins interpellateur ! Dieu paraît au creux de la vague.
L'affaiblissement de la place de Dieu, dans nos sociétés, prête à des interprétations plurielles. Seraient en cause : la raison, la science, de nouvelles idoles. Pour différentes qu'elles soient, ces tentatives d'explications sont sous-tendues par un même modèle implicite. Une même façon d'aborder la question se trouve à la base de ces analyses. Qu'est-ce qui est à l'origine de la " mort " de Dieu  et qui se substitue à lui en quelque sorte ? Et si c'était l'existence même de l'Etre souverain qu'il fallait mettre en doute ? Autrement dit, à suivre certains, aujourd'hui, il ne s'agirait pas de trouver un remplaçant à la référence suprême. En d'autres termes, après Nietzsche et Sartre, d'autres philosophes présentent de nouvelles raisons de penser que le ciel est vide au-dessus de nos têtes. Ainsi, de multiples analyses livrent des essais d'interprétation du détachement accru de la société à l'égard de la religion. Nous rappellerons ici les caractéristiques majeures des principales thèses. D'abord, on peut dire que les imprécations et cris protestataires s'élèvent depuis toujours de la terre vers le ciel. Ensuite, c'est la délicate question des rapports entre la modernité et la religion sur laquelle il faudra revenir. Enfin, ce sont les atrocités et les barbaries du siècle qui sont retournées contre le Très-Haut.


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* Le marxisme devant le fait religieux.

Les critiques d'hier visaient une position dominante occupée par la sphère religieuse afin de la détruire ou l'implorer. De toutes les critiques de la religion, la plus systématique est la critique de type marxiste. C'est donc celle-ci que nous rappellerons brièvement. Le marxisme s'est voulu le remède  global à l'aliénation de l'être humain. Il s'agit avant tout de montrer l'origine humaine de la religion dans le but de démystifier la conscience religieuse. L'aliénation est le fait pour un homme d'extérioriser ce qui est en lui, son essence, de poser que ce qui est ainsi projeté est autre que lui-même et d'en être en retour dépendant. On sait que pour Marx l'aliénation économique est à la base de toutes les autres. L'aliénation religieuse projette dans un au-delà, dans une entité - le Très Haut - les peurs et les espoirs qui sont en l'homme. Dans la vie religieuse, l'individu aliène son propre être et se perd puisqu'il se projette dans un ailleurs qu'il appelle le ciel et qui n'existe pas. C'est le signe d'une séparation de l'existence humaine en deux parts. La religion tendrait à détourner l'être humain des problèmes concrets auxquels il doit faire face. La religion se voudrait comme un remède à un mal. Dans cette logique, la " vie future " apparaît comme une satisfaction illusoire en contrepartie de la résignation à la vie actuelle. L'homme se perd dans l'illusion d'un monde transcendant. Au-delà des seuls rapports que les êtres humains nouent entre eux, ce qui était espéré c'était l'élimination de toute quête et de toute attente d'un monde d'en haut au profit du bien-être collectivement recherché ici-bas. Dans cette logique, si en produisant leur vie, la distance qui sépare l'homme d'avec lui-même, d'avec les autres et d'avec la nature était supprimée l'interrogation religieuse n'aurait plus de justification et de raison d'être. La suppression de l'aliénation économique et sociale devrait faire cesser toute croyance.
Lorsque le marxisme s'insurge contre un ordre établi aux injustices flagrantes il n'a pas tort. Si un certain nombre de ses attaques conduisent à un examen de conscience salutaire, à une meilleure manière de vivre le christianisme et à un meilleur engagement dans le monde la critique religieuse peut être partiellement admise. Sans doute, l'espérance en un autre monde est-elle pour partie liée à la prise de conscience par l'homme de sa situation. Toutefois, le malheur de la conscience humaine ne se limite pas à une origine économico-sociale ; son oppression est d'ordre plus profond. L'angoisse sourd du coeur de l'homme parce qu'il sait qu'il doit passer par la mort présentée comme une fin définitive de ce qu'il a été et de tout ce qu'il est devenu personnellement. On peut se demander si l'analyse marxiste du fait religieux n'a pas davantage tendance à remplacer l' Eternel qu'à le nier. Elle sacrifie l'être humain à l'Histoire. L'absolu-Dieu n'a-t-il pas, finalement, était remplacé par l'absolu-histoire ?

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* Les rapports de la modernité et de la religion.

La thèse de la sécularisation repose sur l'idée que l'affaiblissement social de la religion résulte du développement de la modernité. La modernité, pour reprendre la définition qu'en donne Danièle Hervieu-Léger, c'est " la réalisation d'un ordre de la raison, suscitant l'ambition d'une conquête méthodique de la nature et fondant l'autonomie des individus capables d'exercer collectivement leur souveraineté politique " ( Le pélerin et le converti, 1999, p. 165 ). La question des rapports de la science et de la foi sera d'abord posée avant que ne soit examiné le phénomène d'indifférentisme social fruit du mouvement de sécularisation.

Depuis l'enfance de l'humanité, dans toutes les sociétés traditionnelles, la religion envahit tout le champ social. C'esr dire qu'elle n'est pas séparée des pratiques sociales et de l'ensemble des rapports au monde. Dans cette perspective, les réalités physiques et sociales ne peuvent être saisies et expliquées sans recourir à l'hypothèse conceptuelle d'un Grand horloger ordonnateur, souverain du monde et des sociétés. La rationalité moderne, au contraire, suppose que les schémas interprétatifs doivent répondre aux exigences de la pensée scientifique.
Les visions du monde changeant avec l'évolution des savoirs scientifiques et interférant avec nos modes de pensée et d'agir, chaque génération est amenée à se poser la question des rapports de la science et de la foi. La juste place accordée à la science, en raison des puissants coups de projecteurs qu'elle apporte sur les activités humaines, ne conduit pas nécessairement, semble-t-il, à exclure toutes les autres approches. Même s'il est impossible de revenir sur certains éclairages apportés par la science moderne, pourquoi n'en serait-il pas également ainsi du point de vue religieux ? L'homme chemine entre terre et ciel ; certains plus près de la terre, d'autres plus proches du ciel. Corrélativement à l'exploration de l'infiniment petit et de l'infiniment grand, il y a pour chaque être humain, l'interrogation nodale de l'existence et du sens profond de la vie. A une époque où la science et ses applications techniques occupent une place grandissante dans les préoccupations humaines, les crédibilités qui en découlent bougent. La désaffection de la foi ne tient-elle pas aussi au sentiment diffus de l'incompatibilité de la science et de la religion ? Les vérités de foi peuvent-elles être contestées par les progrès de la science ?
Il est certain que les visions du monde changent avec l'évolution des savoirs scientifiques et interfèrent avec nos modes de pensée et d'agir. Historiquement, on ne peut pas ne pas rappeler les trop célèbres heurts entre l'Eglise et des savants comme Galilée et Darwin. Une foi demeurant figée dans certaines représentations peut manifester une certaine méfiance vis-à-vis de certaines découvertes scientifiques. Inversement, la connaissance scientifique ne tend-elle pas à éliminer peu à peu la foi en perçant chaque jour davantage les secrets du monde. Par son attitude d'explication conquérante la méthode scientifique ne risque-t-elle pas de déprécier les autres modes du connaître que sont l'interprétation philosophique et la foi religieuse qui, en comparaison, ne paraîtront pas avoir la même rigueur ?
Dans le champ de l'activité humaine la science et la religion assument des fonctions différentes. Chaque discipline tend à décrypter le monde selon son angle de vue et son objet. Le XIXe siècle débattait de la question de savoir si la société devait s'organiser autour de la foi ou de la raison. Nombreux, faut-il le rappeler, furent les sujets de discorde historiques entre chercheurs et hommes d'Eglise. Les conflits se sont ouverts à l'occasion de l'émergence de nouveaux systèmes d'analyse : la position de l'être humain dans l'univers, la théorie de l'évolution... Au fur et à mesure du développement de la science, les croyances religieuses sont vite apparues comme dépassées. Le recours à un Grand Architecte n'est qu'un présupposé qui a pu être utile afin de suppléer une ignorance momentanée. La religion est une interprétation pré-scientifique de l'univers. Les progrès scientifiques et les avancées de la technique devraient progressivement faire disparaître les attitudes religieuses. La sphère céleste qui évoquait Dieu est devenue une immensité à explorer. Le premier cosmonaute soviétique a déclaré n'avoir vu ni anges, ni Dieu au cours de son premier vol dans l'espace !! Un esprit éclairé ne peut être sensible, pensait-on, au discours religieux parce qu'il n'y aurait pas d'autre savoir authentique que la connaissance scientifique. Pourquoi chercher une solution aux inquiétudes de l'homme dans un rapport à un Tout-Puissant hypothétique ? C'est dans ce seul monde d'ici-bas et en l'homme qu'il convient de rechercher bien-être et bonheur. L'Invisible n'a plus sa place dans cette marche en avant de l'homme. Grâce au progrès technique l'être humain peut se lancer à la conquête du monde ; ce faisant il peut même aller jusqu'à le défigurer ; monde qui fut considéré pendant des millénaires comme signe de Dieu et qui, dorénavant, appartient au genre humain. En ne recourant plus au divin comme principe d'explication, l'idée de Dieu se trouve purifiée. Mais, " si la notion de Dieu se trouve ainsi épurée chez quelques-uns, elle se trouve aussi rendue plus lointaine pour la masse particulièrement sensible au vieil et vénérable argument par la causalité " ( Jean Lacroix, Le sens de l'athéisme moderne, 1958, p.19). L'homme devient responsable du monde où il vit, qu'il transforme et met en valeur. Dans ces conditions, pour reprendre la formulation de Michel Serres, Dieu hérite " de tous les attributs que nous laissions jadis à l'homme : faiblesse, vie de victime inquiète, errance et persécution. Infiniment fragile, infiniment peu cause, moins universel peut-être même que nous mêmes, nous avons toute liberté de L'oublier, de L'ignorer, toute faculté de Le délaisser, de Lui cracher à la face, de Le condamner, de Le tuer même sans passer de jugement... " (Hominescence, 2001, p. 165 ). Avec les yeux de l'homme actuel, on peut dire que ce sont des intrusions territoriales qui sont à l'origine de ces confrontations historiques d'antan. L'aube du XXIe siècle ne connaît plus de conflits historiques aussi virulents entre scientifiques et religieux. La science est du côté de la production du savoir en tant que tel, sans autre considération, c'est-à-dire de façon indépendante d'une signification immédiate pour l'être humain. C'est le monde seul que le savant cherche à rendre intelligible. La fonction religieuse relève d'une forme d'appréhension du monde en relation étroite avec l'homme. L'activité scientifique cherche à établir des relations objectives vérifiables entre des phénomènes et à articuler leurs enchaînements. La religion, en cherchant à mettre l'âme humaine en rapport avec Dieu, est du domaine de la foi. Les deux univers ne sont pas sur le même plan, leurs champs d'application et leurs points de vue sont différents. Dans l'ordre de la science, la connaissance c'est la recherche d'explications, de mécanismes et de lois. Dans l'ordre de la foi, la connaissance c'est la quête d'un ailleurs de l'homme qui échappe à l'investigation scientifique, c'est la rencontre de l'Amour. Appartenant à des catégories de connaissances différentes, foi, science et raison peuvent aujourd'hui globalement nouer des rapports plus sereins. De plus, le monde a changé insensiblement mais continûment dans les dernières décennies du XXe siècle. En conséquence, de nouveaux rapports se sont instaurés entre les religions et les sociétés modernes.

Les religions dominantes ne se trompent-elles pas d'adversaires lorsqu'elles croient affronter des courants de pensée aussi structurés qu'elles ? Les ennemis d'hier ne sont plus ceux d'aujourd'hui. L'adversité dont elles pâtissent est d'autant plus dévastatrice qu'elle est diffuse et insidueuse. C'est moins d'un athéisme délibéré, pesé et militant contre  lequel elles devraient se mobiliser qu'un indifférentisme sociétal prévalent, foncier, global, fruit du phénomène de sécularisation et de la société de consommatioin.

Le mouvement de sécularisation constitue une tendance forte des sociétés occidentales entrées dans un processus de distanciation / différenciation par rapport au domaine religieux. Le concept de sécularisation est une catégorie clé d'appréhension et d'interprétation de nos sociétés. C'est le principe même qui a régi et régit encore l'évolution des sociétés modernes. La sécularisation des sociétés peut être définie tout à la fois comme le rétrécissement rationnel du champ social de la religion et comme mouvement d'individualisation des options religieuses. A travers le projet d'une rationalité généralisée à tous les champs de la connaissance se manifeste la proclamation de l'autonomie de l'homme et de sa raison tant dans la détermination de ses entreprises que dans l'élaboration des significations qui confèrent un sens à sa vie et à ses expériences.  L'opposition apparaît ici clairement avec les sociétés du passé vivant sous l'emprise d'institutions et de normes structurantes et contraignantes mais qui donnaient un sens plénier à l'existence des populations. Les sociétés se sont historiquement laïcisées en se séparant graduellement de l'univers religieux, en se libérant des puissances imaginaires et aliénantes. L'athéisme étant, dans une optique quelque peu nietzschéenne, " une conquête indépassable de l'esprit enfin advenu à lui-même dans l'autonomie de l'acte de pensée " (Paul Valadier, 2002, p. 32 ). Ainsi, le phénomène de sécularisation manifese l'autosuffisance de l'être humain et d'une entité sociétale préoccupée seulement d'elle-même. Les amarres de la religion et de la société son rompues. Il y a la part du divin et celle de l'humain.
Dans cette perspecive, toute éthique religieuse est largement laissée de côté dans la mesure où elle est censée porter atteinte à la liberté de l'individu. Dans une société reposant sur une base individualiste le sujet autonome devient à lui-même et pour lui-même sa propre mesure. L'individu entend vivre à sa manière, accorder ses actes avec ses désirs et son propre système de valeurs.
Absorbés par leurs préoccupations quotidiennes, harcelés par la pression des besoins et la pulsion des désirs, les membres de nos sociétés occidentales ne se mettent plus en quête d'autre chose que des biens de ce monde. Parce que leurs occupations les accaparent, parce que les séductions immédiates du monde  visibles les fascinent, voire parce que le mal les attire  et les réjouit, parce qu'ils ne prennent plus le temps de penser à Dieu, le rythme de vie étant déjà suffisamment chargé, les hommes élisent le monde d'ici-bas et évitent de se poser la possibilité même d'un autre. Pour se laisser saisir par l'unidimensionnalité de ce type d'existence, promu à la dignité d'art de vivre, il n'est pas besoin d'un acte formel d'adhésion. Il suffit de faire comme tout le monde, de suivre le sens du courant... On cesse d'abord de fréquenter les lieux de culte après ce qui était hier la première communion, aujourd'hui la profession de foi. Puis, la présence régulière à l'église s'interrompt comme cela, de façon simple, sans interrogation existentielle, sans crise de conscience, sans drame. On cesse de pratiquer, la vie de chacun court sur son erre, un point c'est tout, comme si cela faisait partie de l'ordre des choses. Dans un tel environnement socioculturel, le sentiment d'appartenance religieuse affirmée ne cesse de se réduire, notamment chez les plus jeunes. A tel point qu'il faut aujourd'hui beaucoup de force de caractère aux collégiens et lycéens, qui ne se résolvent pas à être indifférents comme la majorité de leurs camarades, pour oser  reconnaître leur foi dans nombre de cours de récréation. Ils sont exposés à l'ironie des autres élèves qui n'hésitent pas à les considérer comme "ridicules ", " rétros " ( Jean-Pierre Fontaine, 2000, p. 59 ). Globalement, c'est tout le monde de la foi qui tend à devenir discrédité, voire étranger. Toute attente transcendante s'éloigne de la conscience des populations. On ne vient à l'église qu'à l'occasion des grandes étapes de la vie : baptême, profession de foi, mariage et enterrement. Encore est-ce le cas des générations qui sont nées dans une société encore institutionnellement catholique... Le comportement religieux finit par faire figure de comportement attardé, relevant d'un temps dépassé de l'évolution humaine. Et puis, quelle utilité retirer immédiatement d'une espérance mise en Dieu puisque l'on paraît vivre aussi bien - voire mieux puisque moins d'obligations sont à satisfaire - sans pratique religieuse ? L'évidence de la quotidienneté fait que la vie semble aller de soi sans lien vertical avec le monde d'en haut. L'existence n'est plus vécue en référence à un Appel venu d'au-delà de la personne.


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* La divinité démentie par les horreurs du monde.
Les oppositions classiques - raison/foi, croyance/savoir, terre/ciel - qui donnèrent lieu hier à de virulents affrontements ne sont plus autant à l'ordre du jour. Aussi, ceux qui proclament la " mort de Dieu " aujourd'hui entendent proposer une nouvelle manière de penser et de questionner. Il ne s'agit plus de mettre en év idence ce qui a pris la place de l'Eternel. Ce qui est contesté c'est l'idée même d'un nécessaire référent ordonnateur. Le thème de la mort  de Dieu dans la culture des sociétés humaines n'est pas neuf. Pour les théoriciens de " la troisième mort de Dieu " - après la mort du Christ crucifié et les critiques des Comte, Feuerbach, Marx, Nietzsche et Freud -, les clés d'analyse et d'interprétation invoquées habituellement pour expliquer  le retrait européen de l'idée du Très-Haut parmi les hommes paraissent d'un autre âge. Expliquer une situation inédite dans l'histoire de l'humanité par des thèses courantes ne leur paraît pas acceptable. On reconnaît ici la thèse dérangeante d'André Glucksmann.
Prenant le relais des idéologies, de la science et de la modernité c'est l'évènement dans sa matérialité la plus sanglante qui manifeste sa contestation de la divinité et vient gommer la sphère céleste. L'époque est désemparée par des horreurs trop fortes.
C'est la présence d'un mal total dans les sociétés contemporaines qui manifeste pour beaucoup l'inexistence de Dieu. En écho, des exemples pris dans le quotidien témoignent à leur manière des difficultés de croire aujourd'hui. Il en est ainsi de ces personnes âgées, sceptiques, rencontrées dans les unités de soins de long séjour, qui vous confient qu'il y a trop de malheurs dans le monde pour qu'elles puissent croire en Dieu. C'est à deux niveaux que peut être saisi ce mal que les sociétés contemporaines n'arrivent pas à enrayer. D'abord, des évènements massifs comme les deux guerres mondiales, des tranchées de Verdun aux camps de concentration. Les mêmes barbaries et génocides, quelques décennies plus tard, étant retrouvés au Rwanda, en Algérie et en Tchétchénie. Comment penser Dieu devant un tel flot de boucheries et d'atrocités ? A quoi bon le Tout Autre unique lorsque s'entretuent sans limites des populations qui s'en réclament ? Le mal révélé par ces évènements tragiques est trop absolu pour coexister avec Dieu et ceci pour deux raisons. D'une part, les religions ont toujours béni les armes des antagonistes d'hier et d'aujourd'hui. De l'autre, les religions - comme les idéologies séculières totalitaires, d'ailleurs - ont paru fermer les yeux devant de telles horreurs. " Puisque nos idées et nos idéaux ne parviennent pas à ordonner le chaos, c'est au chaos de les interpeller " proclame André Glucksmann (2000, p. 180 ).
A ce point de l'analyse un détour est nécessaire. Il fut une époque où les croyants tentaient de mieux asseoir et étayer leur foi aux yeux des sceptiques en recourant à la preuve dite de la contingence du monde. Chaque effet dépendant d'une cause, il faut un Grand Architecte à l'origine ultime de tout. Derrière l'argument de la contingence du monde, il y a in fine, une exigence d'ordre. Un principe organisateur à l'origine de tout est nécessaire. L'Eternel est l'esprit ordonnateur par qui le chaos prend forme. Devant les malheurs du monde l'âme croyante évoque une nécessaire justice dans un au-delà. L'argument de la divinité démentie par les atrocités du monde repose sur une inversion du raisonnement. Il tend à dissoudre le céleste dans le terrestre. Les morts de Verdun, Kigali et Srebrenica manifestent pour Glucksmann, non pas la contingence du monde, mais celle du ciel. La mort du Très-Haut ressortitrait ainsi au fait que les religions n'ont pas réussi à contenir toutes les fureurs du XXe siècle. Comment concevoir la " bonté " ou la " toute puissance " divine quand l'enfer surgit dans le monde ? Une foi qui ne sauve pas engendrerait la désaffection religieuse des populations. Autrement dit, c'est la mort de l'homme qui produit la mort du Très-Haut.

Parallèlement à ces barbaries globales, la question du mal dans l'Histoire peut également être posée par le biais d'évènements provocateurs rangés sous la rubrique faits divers. C'est ainsi qu'un autre philosophe témoigne du versant obscur de l'homme dans sa relation d'un crime abominable commis par un prêtre fornicateur, homicide, infanticide et sacrilège dans un petit village lorrain. Dans les années cinquante, le curé d'Uruffe assassina sa jeune maîtresse, enceinte, ainsi que leur enfant, parvenu à huit mois de gestation, qu'il arracha du cadavre encore chaud de sa mère pour le baptiser avant de le tuer. Crime qui par son caractère rituel dépasse nombre d'horreurs de ce monde de larmes. L'interpellation est majeure puisqu'un prêtre est un homme sorti du milieu des hommes et consacré par Dieu. Il est alors serviteur de la Parole, témoin  et instrument de l' Esprit. Devant un tel scandale le vrai visage du curé d'Uruffe - qui demeure prêtre à jamais - est radicalement défiguré. Ici, les chemins de Lorraine rencontrent ceux des chambres à gaz et croisent ceux des massacres et des campagnes de purification ethnique du tournant du millénaire. La même interpellation ne surgit-elle pas aujourd'hui pour la mort d'un enfant palestinien innocent - El Dirah Mohamad - filmée en direct dans la bande de Gaza, samedi 30 septembre 2000 ? " Où donc est Dieu ?" pourrait-on se demander, en reprenant les paroles qu' Elie Wiesel plaçait dans la bouche d'un témoin contraint d'assister à la pendaison d'un jeune enfant par les SS. " Le voici, il est pendu ici, à cette potence..." ( La Nuit, éditions de Minuit, 1958, pp. 103-105 ). Ne pourrait-on pas dire de la même manière : il est criblé de balles. De même, on se rappelle la petite Kim Phuc, cette fillette vietnamienne de neuf ans courant nue, le visage figé dans un cri, brûlée par le napalm que des bombardiers venaient de larguer au-dessus de son village. Des enfants innocents périssent sans avoir bénéficié des joies de la vie, sans avoir vécu ce que tout homme est en droit de vivre. Les scènes de lynchage de soldats israéliens dans lesquelles un jeune homme palestinien présente ses mains rougies de sang sont évidemment tout aussi insupportables. A un demi-siècle de distance la même indignation sourd au coeur de l'homme. La même question du mal absolu dans la vie des hommes et celle de la mort de Dieu proclamée par les philosophes se retrouvent posées. Quel sens ont ces morts si le Très-Haut existe ? Quel sens aussi bien d'ailleurs si l'Histoire est raison et progrès ? Quel est cet Eternel absent, ou en tout cas inaudible, qui ferme les yeux sur ces barbaries, génocides, exterminations comme sur ces prêtres criminels à la foi dévoyée alors qu'ils devraient être des témoins de la Lumière ? Qu'est-ce qu'un Dieu silencieux devant ces corps suppliciés, égorgés, criblés de balles ? Comment un homme peut-il découper un bébé à la machette tout en invoquant le nom de Dieu ? Comment un croyant islamiste peut-il invoquer sa foi pour perpétrer massacres, incendies et enlèvements de femmes tout en présentant ses actes comme " offrande à Dieu " ( André Glucksmann, 2000, p. 212 ). Que dire aujourd'hui quand c'est au nom d'un même intégrisme religieux que l'on détourne des avions civils et qu'on les jette sur les tours jumelles du World Trade Center de New York, provoquant la mort de milliers d'innocentes victimes ? Que dire encore lorsque des récompenses paradisiaques sont promises à qui massacrera de l'Infidèle ! Dans cette perspective, si toute religion est source de violence, on comprend que le mal total débouche sur un retrait de Dieu. Laissons à l'auteur la responsabilité de cette thèse toute brillante qu'elle soit.
En tout cas, la condition de l'homme et l'image de Dieu apparaissent pour le moins troublées. Soit, le versant obscur de l'homme l'emporte sur son versant lumineux, et Dieu est témoin respectueux de l'usage de la liberté, fut-elle tragique, de l'homme ! Soit, l'Eternel n'a pas réussi son monde, l'humanité s'est habituée à se passer de Lui et le laisse à son divin isolement, soit même le Très-Haut n'est pas ... Les réponses de chacun seront divergentes, mais nul ne peut rester indifférent devant une telle interpellation. Ce qui est sûr c'est qu'aucun crime ne peut être commis au nom de Dieu ou du moins justifié par son nom. De même, tout mal réalisé par les hommes au nom de l'histoire ne peut pas davantage être admis. L'histoire n'est pas non plus un absolu. Athées et croyantss devraient pouvoir se retrouver à ce niveau, même s'ils se séparent, ensuite. Pour le croyant, l'espérance de l'au-delà métamorphose la souffrance et la mort. Mais si le Royaume de Dieu trouve son achèvement aux cieux, n'oublions pas qu'il commence dès ici-bas. Mgr Albert Rouet le rappelle : " le Royaume n'est pas la définition de l'au-delà mais de l'ici autrement " ( 2001, p. 53 ). C'est dès lors un un combat de tous les instants qui doit être entrepris contre le mal sous toutes ses formes. Il n'existe pas de coupure radicale entre ciel et terre. Enfer il y a,  comme il y a liberté du Très-Haut et liberté de l'être humain qui a toujours le choix entre l'amour et la haine. Allons-nous mettre Dieu en accusation pour une liberté dont l'homme fait un mauvais usage ? La religion ne sert-elle pas à justifier des crimes ? Sans doute, faut-il cesser d'accaparer Dieu et de le voir prendre la tête de guerres soi-disant saintes. Laissons aux hommes la responsabilité des conflits qu'ils déclenchent. Qui peut soutenir qu'il n'y a pas d'au-delà ? " Le seul vrai pari est celui de la résurrection " nous rappelle Jean-François Colosimo (2000, p. 226 ) car c'est lui qui permet d'accepter les cruautés de l'histoire et de la vie. Le mal n' a aucun sens dans l'hypothèse de l'absence divine. Pour l'homme qui a la foi, il n'est pas question de se complaire dans la souffrance ni pour lui, ni pour les autres. Souffrance et mort n'acquièrent un sens que lorsqu'elles sont perçues et vécues en tant qu'étapes d'une marche vers le Dieu Amour.

En bref, les raisons de ne pas croire sont plurielles et jouent à des degrés divers selon les époques et les milieux. Le Très-Haut que rejette le marxisme est une représentation aliénante de la divinité. Le Dieu que laisse de côté, légitimement dans sa démarche, l'activité scientifique est la figure du grand architecte ordonnateur de l'univers. Pour l'indifférentisme moderne, à quoi bon un Etre suprême dont il semble que l'on puisse se passer quotidiennement. Pour les prophètes de la troisième mort de Dieu, ce Tout Puissant qu'on dit bon mais qui ne peut l'être puisqu'il laisse le mal absolu régner dans le monde, est un Dieu si distrait et si silencieux que son existence peut être niée.
En fin d'examen de ces quelques formes de l'athéisme moderne on peut se demander si les croyants n'ont pas une part de responsabilité dans la lame de fond de l'athéisme contemporain ? Quelle figure de Dieu offrent-ils aux autres ? A de trop rares moments nos pauvres visages resplendissent de la lumière dont ils sont virtuellement porteurs. En tant que témoins du salut que le Dieu de la Révélation réalise dans le monde, les croyants doivent purifier leur façon de vivre leur foi en se mettant toujours plus à l'écoute de la Parole (Robert Coffy, Dieu des athées, 1965 ). C'est à leur manière d'être, d'agir, de se conduire que les hommes d'aujourd'hui percevront quelque chose de la Bonne Nouvelle.


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UN REVEIL RELIGIEUX ?


Etre  athée hier c'était se mettre en marge de la société dans son ensemble. De nos jours, l'athéisme serait plutôt l'attitude la plus commune. On croyait donc en avoir fini avec toute idée de transcendance et beaucoup pensaient que les êtres humains s'accommoderaient d'une existence réconciliée avec elle-même. Du fait du progrès de la raison scientifique et technique, de l'avènement de la sécularisation et de la montée de l'individualisme au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, philosophes et sociologues ont annoncé la mort du Très-Haut. Avec la poussée de l'urbanisation, le changement de statut social de la femme et la transformation des schémas de consommation l'éclipse de la religion finirait par être quasi-totale. Or, au tournant du millénaire, religions et attitudes religieuses sont encore sur le devant de la scène, il est vrai parfois davantage pour le pire que pour le meilleeur. D'un côté, des rites collectifs solennels comme les journées mondiales de la jeunesse rassemblent des millions de jeunes au-delà des frontières nationales et culturelles. De l'autre, les médias font la une de suicides collectifs de membres de sectes ou d'agissements fondamentalistes visant à imposer leur loi, s'il le faut par la force. Alors, déclin ou aurore des religions et des attitudes religieuses ?

* Renouveau du religieux, mais dérégulation des croyances.

Au cours de la décennie quatre-vingt-dix, ceux-là mêmes qui avaaient proclamé le retrait de Dieu évoquent sa résurgence. En 1994, Harvey Cox parle du retour de Dieu après avoir publié la Cité séculière en 1966. Qu'observe-t-on finalement à ce tournant de millénaire ? Une sorte de reprise du religieux mais dont les traditions historiques établies ne tirent pas avantage.
Une enquête " valeurs " menée en 1999 dans douze pays de l'Union Européenne, dressant l'inventaire des sentiments religieux pour la tranche d'âges des 18-24 ans, aboutit à des résultats déconcertants. L'appartenance déclarée à une religion ne cesse de diminuer, mais les croyances en Dieu, en l'enfer ou en une vie après la mort s'accroissent dans des proportions variables avec les pays. Pour s'en tenir au cas français, 47 % disent appartenir à une religion ; ils étaient 56 % en 1981. Toutefois, on peut croire en Dieu sans obligatoirement déclarer une appartenance à une Eglise ; ainsi, la croyance en Dieu connaît une légère augmentation ( 47 % en 1999 contre 44 % en 1981. Mais, c'est dans l'attitude devant l'après-la mort que les modifications les plus frappantes sont enregistrées. En France, en 1981, 30 % des jeunes de 18 à 24 ans déclaraient dans les sondages croire à " une vie après la mort ". Ils sont désormais 42 % en 1999 à penser que tout ne s'arrête pas avec le décès.
Si l'explication de tous ces résultats n'est pas aisée, ces enquêtes soulignent en tout cas un certain renouveau d'intérêt pour les interrogations de type religieux. Après le désintérêt croissant de la part des jeunes pour la religion depuis les années 1970, les résultats de l'enquête  " valeurs " ne montrent sans doute pas un retour de la pratique cultuelle ( 6 % en 1999 contre 11 % en 1981 ), ni même l'adhésion aux Eglises, mais pour le moins un sensible " retour du balancier " ( Futuribles, 2002 et Hervé Tincq, Le Monde, 24 juillet 2002. Un sondage CSA réalisé en 2003 pour Le Monde et La Vie montre des indicateurs de croyances en baisse quant à l'existence de Dieu, la fréquence de la prière et l'importance de la foi. Un maintien relatif du catholicisme par rapport à l'enquête précédente de 1994 semble par ailleurs enregistré. Cf  Xavier Ternisien, Le Monde, 17 avril 2003 ). En tout cas, ce qui ne fait plus sens, de nos jours, pour une majorité d'hommes et de femmes, c'est l'existence de systèmes structurés de croyances et de normes morales. Aussi, la dérive persiste-t-elle pour les religions traditionnelles caractérisées tout à la fois par une communauté de foi, une vision du monde, des pratiques de culte, une culture et une éthique partagées.

Parallèlement à ce processus on assiste à la montée de de multiples courants spirituels. En d'autres termes, ce n'est pas seulement l'indifférence qui caractérise le monde moderne ; c'est aussi une dérégulation des croyances qui tendent à échapper à la maîtrise des grandes confessions historiques alors que se multiplient groupes, communautés et réseaux spirituels. Si donc l'athèisme contemporain n'est pas aussi évident que certaines analyses l'avaient annoncé, c'est cependant tout un mode d'être que des siècles de pratique chrétienne avaient institutionnalisé qui se trouve ébranlé avec l'émergence de nouvelles formes de religiosité et la montée d'un néo-paganisme. L'ancienne structure dogmatique et coercitive s'effondre tant en France que dans les autres pays européens ; le renouveau du religieux conteste la foi chrétienne sur son propre champ d'influence.

 En fait, c'est la figure de l'éventail qui permet de rendre compte au mieux de la multiplicité des attitudes religieuses actuelles.
Une extrémité de l'éventail se trouve occupée par les grandes religions historiques avec chacune son corpus traditionnel et une fraction fondamentaliste dure. Si l'islam est la religion la plus affectée par sa fraction intégriste radicale, le judaïsme a aussi, ses ultra-orthodoxes.  Les confessions chrétiennes elles-mêmes, qu'elles soient catholiques ou protestantes, n'échappent pas à la contestation intégriste, pentecôtiste ou de gauche avec, par exemple, la théologie de la libération. Par le succès grandissant qu'ils rencontrent, les cultes afro-africains ne doivent pas être oubliés. Les Eglises d'institution africaine créées en Afrique sont des prolongements en France des cultes locaux incluant des éléments animistes. Les Eglises d'expression africaine fondées en France mettent en avant la conversion individuelle, le rôle de l'Esprit saint et font une lecture littérale des textes saints. Ces cultes s'expliquent largement par une forte réaction identitaire, mais, au-delà, ils interpellent l'Eglise catholique. " Ces Eglises sont un peu comme un miroir dans lequel l'Eglise catholique prend conscience de ses propres insuffisances " ( René Luneau, Le Monde, 3 janvier 2001 ). Ne convient-il pas de permettre aux croyants d'exprimer leur foi, avec plus de chaleur et de convivialité, à travers des expressions qui sont les leurs ?

A l'autre exrémité, se rencontrent les groupes sectaires qui se constituent à partir d'un maître spirituel et d'une doctrine spécifique constituée de multiples éléments de croyance disparates et recomposés. Les sectes ne sont pas des communautés naturelles auxquelles on appartient par la naissance, comme cela est le cas avec la socialisation précoce des jeunes dans une religion instituée. Ce sont des regroupements volontaires d'adeptes que l'on rejoint en vertu d'un choix personnel et qui nécessitent un engagement personnel fort. Par leurs croyances et leur mode de vie les membres d'une secte sont appelés à vivre en marge du reste de la société.

Entre les deux, les attraits d'une certaine forme de bouddhisme séduisent  des personnes, gens simples comme élites éclairées, qui voient en lui le cadre d'un cheminement vers la vérité, en harmonie avec la nature et le monde. La tolérance du bouddhisme, son esprit d'ouverture jouent en faveur de cette démarche singulière dans nos pays. Il semble que l'importance de l'implication du corps dans la spiritualité et l'accent mis sur la compassion constituent des raisons du succès contemporain du bouddhisme compte tenu du démantèlement personnel auquel aboutit le mode de vie occidental. Au discours dogmatique et normatif délivré d'en haut par les religions bibliques, la sagesse bouddhiste substitue une démarche spirituelle axée sur la transformation de soi-même par une plus grande maîtrise de ses émotions libre de toute culpabilisation. La voie préconisée par le Bouddha n'est pas celle du christianisme. Le nirvana n'est pas la résurrection.

A ce tableau des bourgeonnements spirituels on pourrait adjoindre les diverses formes d'ésotérisme mystique dont la focalisation sur l'individu est la spécificité maajeure. La recherche du perfectionnement de soi s'effectue à l''aide de muliples techniques psycho-corporelles visant à la pleine réalisation de soi-même ( vitalité, bien-être ) dans le monde présent. Par ailleurs, la morosité qui a investi les sociétés occidentales aujourd'hui fait attendre, à certains, un New Age de prise de conscience spirituelle et planétaire. Pour le Nouvel Age, l'ère astrologique du Verseau qui succède à l'ère des Poissons, marquée par le christiaanisme, verrait l'avènement d'un monde nouveau au sein duquel les rapports des hommes entre eux seraient transformés. Une forme de spiritualité où voisineraient les techniques personnelles de concentration, la redécouverte des énergies cachées et l'idée d'un transfert du divin vers une sorte d'énergie primordiale de l'univers.

A ce spectre des effervescences spirituelles on peut se demander s'il ne conviendrait pas d'ajouter les différentes expressions d'une galaxie diffuse de pratiques et de croyances ayant en commmun de s'en remettre au destin ou hasard, à la soumission inexorable à la fatalité : astrologie, divination, numérologie, magie, sorcellerie. La montée de ces phénomènes conduit Mgr Hippolyte Simon à poser la question d'un lien possible entre le retour de cette religiosité diffuse, à connotation païenne, et l'audience des idées politiques d'extrême droite en France depuis vingt-cinq ans ( 1999 ).

* A nouvelle donne religieuse, problèmes nouveaux.

Ce qui caractérise ainsi nos sociétés actuelles, parallèlement à un athéisme affirmé par maints esprits, c'est donc une pluralité de religions et de formes de religiosité diffuse. Le processus de sécularisation des sociétés modernes ne se ramène pas seulement au resserrement d'une sphère religieuse différenciée. Elle se manifeste également par le raménagement et l'éparpillement des croyances et des conduites dans des sociétés soumises à d'intenses changements dans tous les domaines qui entraînent à la fois attentes et espérances, tout comme incertitudes et désarrois. L'affaiblissement des influences politiques, religieuses et idéologiques traditionnelles réduit la pression collective qui s'exerçait naguère sur l'individu. Les conduites ne sont plus dictées, les croyances ne sont plus imposées, les sanctions s'évanouissent.
Mais cette nouvelle scène religieuse n'est pas sans poser de problèmes. Sectes et fondamentalismes, défrayant la chronique par leurs excès, ne contribuent-ils pas à discréditer la cause de la religion ? Il suffit de  rappeler, d'un côté, les suicides collectifs ( Temple solaire ) et les massacres ( Waco aux Etats-Unis ) perpétrés par certaines sectes, de même que les abus sexuels et délits financiers commis par certains de leurs dirigeants ; de l'autre, les tueries en Algérie au nom d'un islamisme intégriste et les comportements récents des talibans afghans. Au motif d'une prohibition des représentations figuratives que décréterait l'islam, les talibans intégristes ont entendu démolir les trésors de la statuaire bouddhique pré-islamique du pays. La destruction des statues, comme des images en général, va de pair avec l'oppression des femmes ici comme bien souvent dans l'histoire. Cela rappelle douloureusement d'autres totalitarismes modernes qui, parce qu'ils souhaitaient l'avènement d'un" homme nouveau" et d'une " société nouvelle ", espéraient en quelque sorte anéantir le passé en en faisant disparaître la mémoire. Une telle dramatique actualité a tôt fait d'entraîner un amalgame rapide entre toutes les religions présentées comme des systèmes obscurantistes et violents. Resurgit alors le vieux passé d'intolérance attaché à des époques de chasse aux sorcières ou d'inquisition. Pour rapides et inondées que puissent apparaître ces assimilations, le jugement porté sur la religion en tant que telle par la masse de nos contemporains ne peut qu'en être affecté. Pour reprendre l'expression de Paul Valadier, le catholicisme français est de plus en plus en situation de porte-à-faux ( 1999, p. 51 ). Alors qu'il est devenu, dans les faits, une confession minoritaire, l'opinion publique continue à lui accorder une force sans  proportion avec son poids réel. Les statistiques montrent largement que les catholiques ne sont plus majoritaires dans la nation. Trois chiffres suffisent pour prendre conscience de cette réalité car ils vont tous dans le même sens. Sur 45 millions de baptisés catholiques, 15 % assistent à la messe au moins une fois par mois. Depuis, le fléchissement se serait poursuivi pour se stabiliser autour de 10 % en ce début du XXIe siècle. ( Enquête CSA pour La Croix du 25 décembre 2001, citée par H. Tincq, Dieu en France, Paris, Calmann-Lévy, 2003, p. 91. Les pratiquants réguliers étaient 37 % en 1948, 25 % en 1968 et 13 % en 1988 ). Environ 80 % des Français demandeent des funérailles selon les rites catholiquies. C'est le geste religieux le plus stable qui s'explique par l'appartenance catholique massive des générations les plus anciennes élevées dans le cadre de la religion présente aux moments clés de l'existence. Enfin, et c'est sans doute l'indicateur le plus significatif, parmi les enfants en âge d'aller à l'école primaire, 42 %, en 1994, étaient inscrits au catéchisme avec de fortes disparités selon la motivation des familles et selon la région d'habitation. ( H. Simon, 1999, p. 9 ). Tous les indicateurs montrent l'érosion de la religion institutionnelle. La pratique des sacrements devient de plus en plus épisodique liée aux moments forts de la vie ( baptême, profession de foi, mariage, deuil ) ou aux grandes fêtes ( Toussaint, Noël, Rameaux/Pâques ).
Certes, le catholicisme a été naguère majoritaire. Son influence persistante au-delà de sa propre importance quantitative ne doit pas amener à conclure au caractère intact de son emprise prétendument dominatrice mesurée à l'aune de sa force omniprésente dans un passé révolu. Alors que les Français âgés de moins de trente ans sont, dans leur majorité, nés hors de la religion catholique, beaucoup raisonnent et agissent comme si l'Eglise régissait encore l'ensemble de la société. Toujours est-il que l'émergence de nouvelles formes de religiosité induit de nouvelles critiques à l'encontre de la chose religieuse, résurgences polémiques que l'on pouvait penser d'un autre temps. Alors, crépuscule ou aube nouvelle pour le religieux ?
A vrai dire, ce tournant du millénaire n'est pas plus caractérisé par l'éclipse totale de Dieu tant proclamée que par son retour annoncé par ceux-là mêmes qui avaient proclamé son retrait.  A suivre nombre de penseurs la raison devait l'emporter sur la religion. La mémoire chrétienne ne risque-t-elle pas de s'effacer dans les pays de la vieille Europe dans la mesure où les baptisés en nombre décroissant abandonnent toute pratique religieuse et que cesse la transmission de valeurs et de références entre générations ? Par ses fractions fondamentalistes et sectaires la sphère religieuse génère de sérieuses inquiétudes. Mais, au tournant du millénaire, la raison, elle-même, éprouve ses limites. Soit sous les traits qu'elle avait revêtus  dans l'idéologie marxiste, soit même sous la forme des progrès scientifico-techniques qui peuvent être aussi porteurs de menaces pour l'homme et pour le monde. Entre raison et foi les malheurs de l'une ne font pas le bonheur de l'autre. Sans doute, faut-il éviter de poser la question des rapports raison/religion en de purs termes antagoniques. La raison doit admettre que la foi n'est pas un pur égarement et la foi cesser de considérer la raison comme un adversaire résolu. De nos jours, l'esprit des Lumières comme la religion instituée sont atteints par la résurgence de l'irrationnel. L'hypothèse d'un humanisme rationnel est loin d'être certaine. Le repli de Dieu, espéré par les uns, redouté par les autres, n'est pas pour autant l'émergence d'un homme seulement et pleinement lui-même. La modernité séculière, régie par la raison scientifique et technique, est aussi une constellation de croyances, d'attitudes, de formes nouvelles de religiosité et de nouveaux courants spirituels. Les grandes traditions religieuses peinent à scander la vie de leurs fidèles qui prétendent définir leurs choix religieux de façon autonome. L'Eglise apparaît de plus en plus étrangère à la société prise dans son ensemble remarque, en septembre 2001, le président de la conférence des évêques de France. Peu après, il était rejoint par l'archevêque de Westminster qui, face à la déchristianisation de l'Angleterre, n'hésitait pas à déclarer que " le christianisme, en tant que cadre moral régissant les décisions des gens, celles des gouvernants et la vie en société, a été pratiquement vaincu ". On ne peut pas mieux évoquer l'écart prodigieux séparant la culture occidentale dominante et les valeurs et prescriptions chrétiennes initiées par la religion institutionnelle. On est bien en face d'un bouleversement sociétal majeur marqué par l'affaiblissement du rôle de ciment social joué par la religion. Dans le premier versant du XXe siècle l'aventure de l'existence en France se déroulait encore, plus ou moins, dans un environnement dit de chrétienté, malgré la montée de l'athéisme et déjà la présence minoritaire d'autres courants religieux. En ce début du XXI e siècle, c'en est fini du christianisme établi, considéré, normatif, en bref, inscrit directement dans les structures spatiales et temporelles. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore le débat est clos. Au final, " ce à quoi on assiste depuis deux siècles en Europe correspond à une sortie en bonne et due forme de la religion, c'est-à-dire à une transformation complète du rapport des acteurs sociaux au fait d'être en société " ( Marcel Gauchet, 2002, p. 30 ). Lorsque l'on confère à cette autre formule célèbre de Marcel Gauchet, " la fin de la religion", au-delà de son ambiguïté apparente d'un raccourci aux accents progressistes athées, sa réelle signification de fin d'un mode de structuration du lien social, alors cette thèse ne peut guère être mise en doute. Nous sommes en train d'assister non pas à la fin de la croyance religieuse ou des religions historiques, mais à la disparition de la fonction religieuse régulatrice et organisatrice de l'espace social. Actuellement, aucune religion n'est plus à même d'imposer d'en haut, par le biais d'institutions, sa vision du monde, ce qu'il faut croire, ses préceptes et ses normes à l'ensemble des membres de la société. On assiste comme le dit Frédéric Lenoir " à une quintuple dislocation entre la croyance, la morale, l'appartenance, la pratique et la conformité " ( 2003, p. 42 ). D'une religion englobante exerçant son rôle institutionnel et culturel sur l'ensemble du corps social on passe à une religiosité de l'individu qui satisfait ses préoccupations spirituelles et forge son propre dispositif de sens  en prenant dans les doctrines religieuses ce dont il a besoin. C'est davantage par la composition d'un menu à la carte que par la stricte observance d'un menu religieux institutionnellement imposé qu'est satisfaite l'éventuelle quête spirituelle de nos contemporains. Au total, le christianisme se heurte à notre époque à deux tendances de sens opposés qui mettent en cause les structures ecclésiastiques : d'une part, un mouvement fort de sécularisation de la société, de l'autre, une dérégulation des croyances et un foisonnement pluriel du religieux. Ce qui conduit Henri Tincq, spécialiste des questions  religieuses au " Monde ", à dire que " le pluralisme des religions et des spiritualités dans un univers globalisé sera le défi du du XXIe siècle comme la montée de l'athéisme l'avait été des deux précédents " ( 2003, p. 232 ).
Le prochain siècle sera le temps d'une réorganisation des références religieuses. Une pluralité de groupes religieux disparates va coexister avec les confessions religieuses historiques , établies, instituées, articulées ; les premiers apparaissant plus attractifs dans la mesure où ils préconisent une spiritualité moins exigeante et plus souriante. Demain, l'homme devra construire sa vie, non plus dans une société majoritairement institutionnellement chrétienne, mais dans un contexte athée et religieux multiforme.


Pour aller plus loin dans la réflexion


ACTES SYNODAUX DE L'ARCHIDIOCESE DE POITIERS? 2001/2003. Serviteurs d'Evangile. Vers un nouveau visage d'Eglise, novembre 2003.
BALMARY Marie - Abel ou la traversée de l'Eden, Paris, Grasset, 1999.
COFFY Robert - Dieu des athées. Marx, Sartre, Camus, Paris, Chronique sociale de France, 1965.
COLOSIMO Jean-François - Le jour de la colère de Dieu, Paris, J.C. Lattès, 2000.
CORVEZ Maurice - Dieu est-il mort ?, Paris, Editions Aubier-Montaigne, 1970.
DELHUMEAU Jean ( sous la direction de ) - Le savant et la foi, Paris, Flammarion, 1989.
DUCHESNE Jean et OLLIER Jacques - Demain l'Eglise, Paris, Flammarion, 2002.
ESPRIT - Le temps des religions sans Dieu, n° spécial, juin 1997.
FUTURIBLES - L'univers des croyances, n° 260, janvier 2001.
FUTURIBLES - Les valeurs des Européens, n° 277, juillet-août, 2002.
GAUCHET Marcel - La démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, 2002.
GENTZBITTEL Marguerite  - La foi du charbonnier,  Paris, Seuil, 1995.
Groupe PAROLES - Une Eglise pour le XXIe siècle, Paris, Bayard-Desclée de Brouwer, 2001.
GLUCKSMANN André - La troisième mort de Dieu, Paris, Nil éditions, 2000.
GUILLEBAUD Jean-Claude - Le principe d'humanité, Paris, Seuil, 2001.
HENRY Michel - C'est moi la vérité. Pour une philosophie du christianisme, Paris, Seuil, 1996.
HERVIEU-LEGER Danièle - Le pélerin et le converti. Le religieux en mouvement, Paris, Flammarion, 1999.
HERVIEU-LEGER Danièle - La religion en miettes ou la question des sectes, Paris, Calmann-Lévy, 2001.
HERVIEU-LEGER Danièle - Catholicisme, la fin d'un monde, Paris, Bayard, 2003.
LACROIX Jean - Le sens de l'athèisme moderne, Tournai, Casterman, 1958.
LE MONDE DES RELIGIONS - Les Français sont-ils fâchés avec la religion ?; n° 4, mars-avril 2004.
LENOIR Frédéric - Les métamorphoses de Dieu. La nouvelle spiritualité occidentale, Paris, Plon, 2003.
LEVY Pierre - World Philosophie, Paris, Odile Jacob, 2000.
LUBAC (de) Henri - Le drame de l'humanisme athée, Paris, UGE, 1963 ( 1944 ).
MOUNIER Emmanuel - Oeuvres 1944-1950, Feu la chrétienté ( 1942 ), Paris, Le Seuil, 1962.
ROY Jules - Lettre à dieu, Paris, Albin Michel, 2001.
SERRES Michel - Hominescence, Paris, Editions Le Pommier, 2001.
SIMON Hippolyte - Vers une France païenne ?, Paris, Cana, 1999.
SIRAT René-Samuel, CAPPELLE Philippe, BOUBAKEUR Dalil, JOUTARD Philippe - L'enseignement des religions à l'école laïque, Paris, Salvator, 2003.
TERNISIEN Xavier - En une décennie les croyances ont reculé en France, Le Monde, 17 avril 2003.
TINCQ Henri - " Religion en baisse, croyances en hausse chez les jeunes Européens", Le Monde, 24 juillet, 2002. Et tous les articles publiés dans Le Monde sous les rubriques " Essais, Horizons, Questions au XXIe siècle, Société", du 24/12?1999 au 28/ 02/2003.
TINCQ Henri - Dieu en France. Mort et résurrection du catholicisme, Paris, Calmann-Lévy, 2003.
VALADIER Paul - Un christianisme d'avenir. Pour une nouvelle alliance entre raison et foi, Paris, Seuil, 1999.
VALADIER Paul - Dieu est-il mort ? in " Nietzsche, il a pensé le chaos du monde moderne ", Le Nouvel Observateur, HS, n° 48, septembre-octobre 2002.


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V.
BALISES POUR LA TRAVERSEE DE L'OCEAN DE LA VIE

L'ETRE-ENSEMBLE DES HOMMES AU XXIe SIECLE



La société telle qu'elle va se caractérise tout à la fois par la détérioration et la persistance du religieux. A l'époque du Web chaque être humain peut adopter les convictions religieuses qu'il désire ou ne pas se préoccuper de religion. D'ailleurs, on ne s'en prive pas. Etant donné le mouvement d'individualisation et de sécularisation que nos sociétés connaissent, la seule certitude, à l'aube du XXIe siècle, est que l'Eglise catholique sera dorénavant en minorité dans les pays du Nord alors que ses membres les plus nombreux appartiendront à l'hémisphère Sud. En France, les catholiques seront peut-être encore longtemps, devant la communauté musulmane, la communauté religieuse la plus importante. En raison du legs de l'histoire, le tissu sociétal restera encore imprégné de la culture chrétienne, mais l'aventure de vivre se poursuivra dans un pays où coexisteront des non-croyants et des fidèles de confessions diverses. Cette situation relativement nouvelle a des conséquences majeures d'abord sur l'organisation du vivre-ensemble dans une société multiculturelle. Elle impose aussi de nombreux défis à la foi chrétienne si celle-ci veut être une force pour vivre dans une société incertaine et d'anonymat. Tels sont les deux volets inséparables de la réflexion qu'il reste à mener.


*
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POINTS D'ANCRAGES POUR LE VIVRE-ENSEMBLE DES HOMMES

" Mais c'est toujours aller trop vite en besogne que de proclamer,
comme on l'a fait volontiers depuis quelque temps,
la mort de ce qu'on ne parvient plus à comprendre : l'homme,
la religion, l'histoire. Le lien symbolique ne peut pas disparaître
 car il est consubstantiel à l'idée de langage, d'humanité et de société.
 Il peut y avoir des déficits rituels, des insuffisances dans la manière
dont les hommes se représentent leurs relations, mais non disparition
de ce sans quoi l'individu et la société seraient impensables et la vie invivable..."
Marc Augé,
Pour quoi vivons-nous, 2003, p.106



Devant la crise de sens et de la perte des repères dans la société contemporaine, certains ont cherché dans l'absolu de la politique et le projet du communisme des réponses à leurs interrogations. La sacralisation de la politique dans les sixties semble actuellement étrange à beaucoup.
D'aucuns sont allés chercher dans le Coran ou dans la pensée bouddhique ce que ne leur ont pas apporté les idéologies vers lesquelles ils s'étaient tournés.
Devant les tragiques déconvenues du XXe siècle suscitées par l'accaparement des pouvoirs par un parti unique gouvernant au nom du peuple ou de Dieu, d'autres s'avisent qu'il faut chercher désormais dans les mythes comme dans l'histoire de l'art, et non plus dans les idées, le sens de la vie, le destin de l'humain. Ainsi, pour André Malraux, l'art est le seul moyen dont dispose l'homme pour créer du sens en ce qu'il permet le dialogue des cultures et rend perceptible l'évolution de la conscience au cours de l'histoire.
De même, Jean Daniel se demande si l'incertitude sur la transcendance et sur l'Histoire n'était pas " le seul vrai rempart contre les tentations alternées du nihilisme et du fanatisme ? Si même le salut, oui le salut, pourquoi pas, était dans le questionnement et non dans la foi ?" (1996, p. 20). Pour cet homme habité par le goût et l'exigence du rationnel, l'avenir des hommes dans la cité serait dans le seul questionnement.

 Toutefois, l'homme des temps actuels peut aussi continuer à chercher dans les Evangiles des certitudes mystiques tout comme des préceptes de vie personnels et collectifs. Et puis, il y a la multiplication des offres dans les grandes surfaces de la religiosité ; enfin, il y a tous ceux qui font profession d'athèisme et les indifférents à la chose religieuse. Il est clair que les propositions de foi ne suscitent pas l'attention de tous ceux qui croient que les hommes sont seuls au monde et sont allergiques au religieux.

S'il appartient à chacun de mener sa vie en choisissant son itinéraire, c'est collectivement que les hommes dans la cité doivent construire leur avenir. Dans une société où les changements se produisent plus rapidement que ses membres ne peuvent en prendre conscience et les comprendre en toute plénitude, les problèmes qui se posent sont innombrables : technologiques, économiques, sociaux, politiques, idéologiques et éthiques. Les positions acquises doivent-elles être conservées ? Si l'on reconnaît comme nécessaires que les situations de certains groupes changent, quel prix les autres groupes sociaux doivent-ils acquitter ? Quelles transformations doivent être opérées ; doivent-elles être de nature réformiste ou radicale ?  Faut-il  aller, par exemple, jusqu'à un système dans lequel l'organisation de la production serait confiée aux seuls producteurs immédiats eux-mêmes ? Une dose plus ou moins forte de régulation étatique doit-elle être associée au libéralisme triomphant d'aujourd'hui ? Le caractère débridé et non maîtrisé du phénomène de mondialisation ne doit-il pas être interrogé ? Les organisations de la société civile ne doivent-elles pas exercer une fonction de pression et de proposition en faveur de l'intérêt général et de la préservation de la qualité de la vie ? Une société doit-elle aller au-delà d'assurer à chacun de ses membres des conditions respectueuses de vie : santé, logement, travail... en leur garantissant en plus les conditions  "qui leur permette de passer à l'existence, c'est-à-dire d'assurer leur histoire en participant à l'histoire de leur propre société ", de telle sorte que la fécondité sociale de chacun puisse réellement s'exprimer ? ( Ph. Caumartin et A. Rouet, 1998, p. 173 ). Si on admet qu'une dimension sociale est constitutive de l'être humain, la participation de chacun à l'ensemble de la vie sociale est un absolu. Quelle  appréciation porter sur l'opposition entre l'humanitaire et le droit d'ingérence ? De même, en ce qui concerne les droits de l'homme et les intérêts stratégiques des pays.
Ces graves questions débordent le cadre de cette étude ; un seul thème sera esquissé : celui du grippage de la laïcité dans la société contemporaine.


* Le monopole du sens c'est fini !

On peut penser que c'est en termes de décomposition et de reconstruction que se posera au XXIe siècle la question des rapports entre le religieux et la modernité. Compte tenu de la situation actuelle, il n'y a guère de raisons pour que cesse demain l'affaiblissemeent continu, commencé il y a près de quatre décennies, des systèmes religieux et dogmatiques. Vérités de foi et prescriptions morales imposées d'en haut par les magistères des religions traditionnelles sont de moins en moins acceptées y compris par les fidèles les plus pratiquants. On s'achemine vers de nouvelles modalités de socialisation religieuse moins strictes, des quêtes spirituelles  individuelles, prenant appui à l'occasion aussi bien sur des pratiques orientales que sur des pratiques ésotériques, chacun se composant hors cadres intitutionnels son système de significations et de croyances sur lequel il va construire sa vie pour un mieux-être intérieur. Ainsi, l'individu contemporain se façonne sa religion personnelle- si du moins il éprouve le besoin d'en avoir une- avec des ingrédients puisés à différentes sources : une pointe de sagesse orientale associée à des réminiscences de catéchisme, le tout pouvant être éventuellement pimenté d'une once de crédit en la réincarnation. Cette recomposition religieuse est bien dans l'air du temps. Il faut dire que l'interrogation sur le monde d'en haut n'est plus au centre des préoccupations de l'individu-roi ; ce qui importe davantage c'est la place et l'avenir de chacun ici-bas. L'attachement à une vérité unique et absolue en vue d'un au-delà cède le pas à la quête d'une meilleure intégration des diverses dimensions de sa personnalité pour mener au mieux sa vie dans ce monde-ci. Ce qui fait dire à madame Hervieu-Léger que les croyants "définissent et modulent eux-mêmes des parcours spirituels de plus en plus indifférents aux frontières dénominationnelles et confessionnelles, des parcours qui font communiquer... le registre spirituel et le registre de la thérapie, de la psychologie ou du management des performances personnelles et professionnelles" ( 2001, p. 134 ).

Pourtant, parce qu'elles sont mouvantes et changeantes les sociétés modernes sont de ce fait déstabilisantes et opaques. Par suite, toutes les aspirations spirituelles n'ont pas disparu dans  des sociétés poutant  a priori rationnelles et désenchantées. Le XXIe siècle pourrait bien être une ère de foisonnement des croyances, mais qui s'exprimeraient sur un mode relativiste. Avec des accrocs, devant la multiplicité de l'offre spirituelle prévalant dans les sociétés modernes, un régime de tolérance sereine pour les conduites et les croyances des autres paraît être en passe de s'instaurer. Sans doute, la tolérance vient-elle sur le devant de la scène lorsqu'une société ne peut pas éviter d'interdire. Dès lors que dans une société pluraliste l'idée que tous les itinéraires philosophiques et religieux peuvent détenir une part de vérité la tolérance devrait s'étendre ; elle en constitue un des éléments de régulation. Dans cette situation de consensus atone, il n'est reconnu à aucune conception philosophique ou religieuse le monopole du sens.
En outre, cette question de l'évolution culturelle ne prend-elle pas une autre dimension avec la montée des technologies de l'information ? Tous les courants de pensée, toutes les religions et toutes les pratiques sont aujourd'hui sur la Toile. C'est un changement global dans la façon d'appréhender la communication et le monde.
Internet constitue en quelque sorte un champ d'expérimentation de modalités nouvelles d'être-ensemble des hommes. Chaque entité intervenant dans le cyberespace constitue une invitation à la production du sens humain. A la limite, à suivre les philosophes les plus optimistes du cyberespace, une nouvelle religion pourrait émerger, du fait du croisement de ces différentes propositions de sens ; une religion qui pourrait englober les autres systèmes religieux. Ce mouvement de spiritualisation généralisée pourrait être en rapport avec le fait que l'homme va se trouver de plus en plus en mesure de diriger lui-même sa destinée génétique, perspective d'avenir aussi enthousiaste qu'effrayante. Ne faut-il pas mettre les technologies de l'information à leur juste place ? Internet est un instrument pour l'être humain, sans doute, un merveilleux instrument qui accroît le nombre d'outils à la disposition de l'homme. Mais, gardons-nous de  faire d'Internet l'instrument d'une production de spiritualité nouvelle du genre humain. Certains, pour le moins euphoriques, à l'instar de Pierre Lévy, n'hésitent pas à franchir le pas et à évoquer une " véritable métamorphose de la conscience humaine" .

* De la laïcité dans une société pluri-culturelle et pluri-religieuse.

Dans un pays comme la France la question religieuse revêt également une dimension politique. La réduction progressive de l'emprise des institutions religieuses, d'une part, la prolifération des croyances et des formes de religiosité, de l'autre, entraînent des dysfonctionnements dans le dispositif traditionnel de gestion publique de la sphère religieuse. En d'autres termes, c'est la question de la laïcité que les bouleversements se la scène religieuse amènent à poser.
Décrite comme un affranchissement neutre des pouvoirs confessionnels la laïcité a été fréquemment vécue comme rejet de la religion. La séparation de la société civile et de la société religieuse s'est souvent transmuée en un laïcisme opposant la raison et la foi, les Lumières étant censées faire reculer les ténèbres de l'obscurantisme religieux. Ce qui amène certains à faire semblant de croire que le cléricalisme menacerait la société française. En revanche, d'autres pourraient légitimement s'interroger sur une notion de laïcité associée à l'idée d'une lutte contre la religion, la valeur de tolérance d'une société multi-culturelle et multi-religieuse étant alors bafouée.
Par l'introduction du principe de laïcité, la Troisième République entendait émanciper la société française et ses institutions clés de l'emprise cléricale exercée par la hiérarchie catholique au cours de maintes instances de la République, de l'école et de la presse, nombre de Français continuent de se penser et de se comporter comme si le modèle catholique exerçait encopre une puissance tutélaire sur la société. Or, avec l'érosion de la pratique religieuse, le catholicisme ne peut plus être perçu comme religion socialement et culturellement dominante. Si l'on ajoute à cela la présence d'une importante population musulmane et l'émergence de divers groupes qui se disent religieux les rapports qui s'étaient historiquement établis entre les religions et la République laïque ne vont plus de soi.

Le débat sur la laïcité sort des cercles spécialisés pour gagner l'institution scolaire. Les revendications identitaires et religieuses des jeunes musulmans, entre autres, en sont à l'origine. Devant l'importance prise par les phénomènes qui ont trait à la religion dans les cultures et dans l'histoire à laquelle s'ajoute la méconnaissance contemporaine des différentes religions, quelle place le fait religieux doit-il tenir dans l'école laïque ?
 Pour Régis Debray " la République, à bon droit, ne reconnaît aucun culte. Doit-elle pour autant refuser d'en connaître ?" ( 2001, p. 383 ). A partir du constat du déficit culturel des jeunes générations en matière religieuse l'Education Nationale entend réhabiliter l'enseignement des faits religieux à l'école. Dans l'esprit d'une laïcité bien comprise l'adoption d'une approche informative des phénomènes religieux devrait permettre une meilleure compréhension de la société et du monde en dehors de toute dimension confessionnelle. Dans cette optique laïque qui se veut équilibrée, le religieux "objet de culture" serait distingué du religieux "objet de culte". Pour un philosophe, comme Henri Pena-Ruiz, l'institution scolaire ne doit pas confondre le registre de la connaissance avec celui de la croyance. C'est dire que la distinction entre savoir et croire est fondamentale. Un texte religieux peut être un simple document culturel pour les uns, mais un texte de foi pour d'autres. Dans cette perspective, la laïcité "est fondée sur la conviction que le monde est commun à tous les hommes, quelle que soit leur option spirituelle". Elle n'est pas fondamentalement anti-religieuse. Il s'agit d'unir les hommes au-delà de leurs différences. En un mot, la laïcité entend transcender les convictions spirituelles particulières. La tolérance doit être entendue comme respect, non des croyances d'autrui, mais de la liberté de croire ( Henri Pena-Ruiz, 1999, p. 233 ). Globalement, le problème de la laïcité dans la société française réside dans la gestion de la situation spirituelle et religieuse contemporaine caractérisée, d'une part, par la dérégulation des religions institutionnalisées et, de l'autre, par la recomposition individuelle et subjective du croire religieux.

Le schéma français de laïcité caractérise de fait une communauté religieuse par le rassemblement cultuel des fidèles. C'est finalement à partir du monde confessionnel catholique que la République a organisé la coexistence des diverses religions sur le territoire national. Le président de la conférence des évêques de France est ainsi un représentant qualifié de l'Eglise catholique vis-à-vis de la puissance publique. Une nouvelle ère pour les relations entre l'Eglise catholique et l'Etat en France s'ouvre avec la mise sur pied d'une structure permanente de dialogue et de concertation afin d'examiner les problèmes d'ordre administratif et juridique qui peuvent se poser entre eux. De la même façon,  le président de la fédération protestante de France, le président de l'assemblée des évêques orthodoxes de France et le Grand Rabbin de France parlent au nom de leurs fidèles. En revanche, les difficultés apparaissent persistantes pour inscrire l'Islam dans la société française. La définition des contours d'une instance représentative du culte musulman en témoigne. Après une décennie de tâtonnements, les évènements du 11 septembre 2001 ont conduit à accélérer la mise en place d'un conseil français du culte musulman. Finalement, un accord a été obtenu le 20 décembre 2002. La répartition des sièges au sein du futur conseil obéit à un équilibre des forces entre les trois principales fédérations, les grandes mosquées et des personnalités de la communauté. Les fédérations représentent les forces idéologiques et nationales en présence dans l'islam de France : la Mosquée de Paris liée à l'Algérie, la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF) liée au Maroc et l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) proche du courant des frères musulmans. En revanche, beaucoup de parties prenantes - mosquées, associations, coordinations - représentant la jeune génération née en France, restent à l'écart du processus de mise en place d'une instance représentative, et se sentent flouées. Si l'Etat entend continuer à faire prévaloir sa neutralité dans la question religieuse, des institutions susceptibles de maîtriser leur propre espace du croire sont nécessaires. Les diversités théologique, nationale, politique et idéologique sont telles dans le monde islamique que l'image d'un Islam monolithique apparaît bien erronée.

Lorsque les contours d'une communauté croyante ne peuvent être bien définis et qu'il devient impossible d'en faire dégager des représentants reconnus, le schéma français de laïcité se trouve déstabilisé. Il en est ainsi lors de la montée des sectes et des goupes qui se prétendent religieux mais, qui par leur nature, ne peuvent pas entrer dans le cadre institutionnellement défini du croire religieux. Ce qui conduit Danièle Hervieu-Léger à s'interroger sur l'avènement d'un modèle de laïcité médiatrice capable de mobiliser les différentes familles spirituelles au service de la construction du lien social pour " la défense et le développement de toutes les libertés publiques hors desquelles la liberté religieuse qu'elles revendiquent pour elles-mêmes n'aurait aucun sens " . Et cette spécialiste des questions religieuses de pousuivre : "La liberté religieuse ne peut être revendiquée comme un droit absolu que dans la mesure où cette revendication vaut attestation absolue que les droits de l'homme font système. En réclamer le bénéfice, c'est, pour un groupe quelconque, accepter de se placer lui-même dans la dépendance de ce système. Il importe peu de savoir si un groupe qui invoque la liberté religieuse inscrite dans la loi a un titre légitime à se déclarer "religieux". La seul chose qui compte, dès lors qu'il réclame ce dû démocratique, est de savoir dans quelle mesure les valeurs qu'il diffuse et les pratiques qu'il met en oeuvre sont compatibles non seulement avec l'Etat de droit, mais également avec l'univers de valeurs qui peut, seul, lui assurer l'exercice effectif du droit qu'il revendique " ( D. Hervieu-Léger, 1999, pp. 262-263 ).
On le voit, dans une société qui se découvre multiculturelle et pluri-religieuse, la dérégulation institutionnelle du religieux n'est pas sans poser de problèmes. L'affaire du foulard islamique a notoirement altéré la vie publique en France. Les controverses sur les sectes ont du mal à déboucher sur une ligne de conduite. Dans la mesure où chacune compose sa ligne spirituelle l'Etat a du mal à trouver des interlocuteurs socialement repérables ; la laïcité se grippe.

De la même façon, la rédaction de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne traduit le malaise du gouvernement français devant la notion de laïcité. Dans le préambule de la charte, la France a imposé que l'expression " le patrimoine sirituel et moral" remplace la référence à " l'héritage culturel, humaniste et religieux" au motif du respect de la culture laïque de notre pays.
Alors que chacun peut parfaitement avoir ou ne pas avoir de convictions religieuses, nul ne peut réécrire l'histoire. Alors que la charte des droits fondamentaux a pour objet de définir les valeurs communes sur lesquelles l'Europe politique pourra s'édifier dans le respect de ses différentes cultures, nul ne peut méconnaître le commun héritage judéo-chrétien du continent. Croyant ou athée, chacun est tributaire du passé des sociétés européennes. Le mouvement de sécularisation, l'émancipation des sociétés européennes de la tutelle religieuse se sont effectués à partir d'un milieu culturel chrétien. Ce n'est pas que l'alliance de la foi et de la raison se soit toujours réalisée sans heurts, mais, la querelle sur l'héritage religieux en cette fin de siècle peut apparaître bien vaine. Refuser de faire mention du terme "religieux" ne revient-il pas à mettre en avant un idéal laïque insuffisamment sûr de lui-même alors qu'il se veut porté par la tolérance ?
Inversement, pour les tenants d'une séparation stricte de l'Eglise et de l'Etat, à l'heure de la réinterprétation à usage politique des religions, la laïcité constitue encore la meilleure défense contre tous les détournements du sacré à des fins peu mystiques. La vision d'avenir que constitue la charte ne doit-elle pas l'emporter sur le legs du passé pour important qu'il soit ? ( Pour une discussion informée de la charte européenne on peut se référer à Noël Copin, Lettre aux chrétiens qui ont le blues, 2001, pp. 31-46).
 Sur ce plan religieux comme sur d'autres la réelle difficulté est de faire coexister des sociétés européennes aux traditions politiques et religieuses plurielles. En tout cas, l'être-ensemble des hommes, tant au niveau national qu'au plan européen, suppose une production de sens à partir de valeurs communes léguées par un passé riche de traditions  de pensée et de courants religieux. C'est sur la base de ces diverses lignées philosophiques et religieuses reconnues et valorisées que le vivre-ensemble des hommes pourra se construire en se livrant à un excamen continuel de ce qui est immuable dans les référents culturels et éthiques, de ce qui ne l'est pas, en repérant les changements acceptables et ceux qui seraient transgression du sujet humain. Les enjeux des temps à venir ne peuvent faire fi du passé et de la mémoire. Les débats que font surgir les avancées de la bioscience - manipulations génétiques, procréation médicalement assistée, recherches sur l'embryon, clonage - posent de redoutables questions quant au statut de la personne humaine ; ils ne sauraient être restreints à quelques-uns. Mais comment dégager un consensus entre ceux qui misent entièrement sur les promesses de la science et ceux qui estiment que ceraines limites doivent être maintenues, au motif que l'embryon humain ne saurait être considéré comme une chose ? En outre, toute interdiction est-elle un moyen efficace dans le combat éthique alors que ce qui est interdit dans un pays peut être autorisé dans un autre ? Du fait de la compétition industrielle que se livrent les pays, ceux qui expriment moins d'exigences en matière d'éthique jouissent dans la course aux biotechnologies d'avantages comparatifs. Une réflexion, dans toutes ses dimensions, est urgente ; les différents points de vue  ( disciplines, religions, philosophies, politiques ) doivent pouvoir s'exprimer et, par conséquent, aussi ceux inspirés par le christianisme. Dans la mesure où les sociétés occidentales se sont affranchies d'une transcendance divine, de la croyance en l'existence d'un ordre naturel ou de l'espérance en l'avènement d'un messianisme laïque, sur quelles bases générales et systématiques recréer l'être-ensemble collectif ? L'abandon de normes régulatrices partagées, surplombant par leur caractère absolu la société, rend malaisé l'établissement de compromis entre des positions philosophiques, religieuses ou politiques opposées dont aucune ne peut plus prétendre culturellement s'imposer à tous. Historiquement, la notion d'humanité qui établit l'égalité de tous les êtres humains repose sur l'alliance fondatrice des valeurs judéo-chrétiennes, de l'humanisme de la Renaissance et de l'esprit des Lumières. Il reste que la vraie limite de l'humanité de l'homme -" cette fragile évidence" - n'est pas aisée à situer ( selon l'expression de J.C. Guillebaud, 2001, p. 159. Dans son " principe d'humanité", l'auteur traque, tout au long d'éclairantes analyses, le concept d'humanité ).

Une question majeure demeure pour demain : celle de la laïcité dans les sociétés modernes. Dans des sociétés multiculturelles, aucune religion ne va plus apparaître comme l'unique détentrice de sens et se présenter comme telle en face de l'Etat. Deux types de voies peuvent être prospectées.
Dans une première logique, il s'agit d'organiser la diversité religieuse en cherchant à instaurer la cohabitation interconfessionnelle du plus grand nombre. La coexistence des communautés spirituelles repose sur le dégagement d'un apparentement d'intérêts, sur la recherche d'un consensus d'opinions. Le risque étant que les confessions souhaitent ériger leur façon de voir en règles s'imposant à tous par une pression continue sur les institutions républicaines  et laïques. Dans cette perspective, on aurait plutôt une conception minimaliste de l'Etat. Il en était différemment autrefois lorsque l'Etat, sous influence religieuse spécifique, était plutôt puissant et faisait prévaloir une orthodoxie confessionnelle officielle, c'est-à-dire qu'était supposée une unité de foi assez grande pour souder l'ensemble sociétal. Il serait, toutefois, erroné de croire, à l'époque, au parfait accord des coeurs et des convictions. Les réflexions d'une voix autorisée sur ces débats méritent d'être entièrement rapportées. " La tradition catholique et la tradition laïque peuvent aujourd'hui partager certaines convictions communes qui ne pouvaient pas apparaître au temps où les rapports de forces étaient insurmontables : en particulier, le respect de la personne humaine et le souci de justice pour tous. Mais, quelle que soit cette relative communauté de valeurs, nous ne pouvons pas nous résigner à la privatisation de la foi. Nous n'acceptons pas que le principe de laïcité, sans doute mal interprété, renvoie les convictions religieuses au domaine strictement privé, à l'expérience individuelle de chacun" ( Mgr Claude Dagens, 2001, p. 110 ). Dans l'optique d'une laïcité vécue et pour aider l'Etat à gérer la redistribution globale du paysage moderne de la croyance la proposition d'un Haut conseil de la  laïcité pour éclairer les choix politiques peut être avancé. Par cette proposition, Danièle Hervieu-Léger entend lancer un débat public sur l'avènement d'une laïcité médiatrice (2001, p. 205s. ).

Dans une autre logique, de nature plus hypothétique, c'est une laïcisation radicale de la puissance publique et de la société civile qui est préconisée. Puisque certains sont croyants et d'autres non il faut, pour n'exclure personne, assurer simultanément l'égalité des droits de tous et l'entière liberté de conscience pour chacun. Par une laïcisation radicale, il s'agit de faire advenir un monde commun de sens fondé sur ce qui unit les hommes et dégagé de ce qui les oppose. Cet idéal de concorde exige l'adoption de règles rendant possible la vie commune de tous les hommes indépendamment de leurs options spirituelles, que celles-ci soient ou non d'essence religieuse ; athées et libres penseurs étant mis sur un strict pied d'égalité avec les croyants. Il s'agit de " construire un monde commun de raison et de sens où les hommes peuvent s'accorder dès lors qu'ils apprennent à relativiser et à transcender leurs options spirituelles particulières" ( Henri Pena-Ruiz, 1999, p. 338 ). C'est dire que la laïcité doit articuler l'idéal d'un espace civique commun et le principe de neutralité confessionnelle de la puissance publique en faisant valoir ce qui est seulement commun à tous et en excluant toute hiérarchisation des convictions spirituelles. La laïcité, ainsi entendue, culture du vrai et du juste, se voudrait " transcendance libératrice". Selon cette philosophie de la laïcité proposée par H. Pena-Ruiz, " la paix laïque", voie difficile et exigeante, en tant que "pari simultané sur la raison des hommes et la liberté des individus, pourrait bien constituer l'espoir du XXIe siècle" ( Idem, 1999, p. 349 ).
Qu'en sera-t-il  effectivement ? Il est difficile à l'heure actuelle de le savoir, mais ce qui est certain c'est que les débats seront ardus tant les positions des partisans et des adversaires sont opposées tant au sein des nations qu'entre les Etats. La fidélité stricte au principe républicain de séparation de l'Eglise et de l'Etat est de nos jours encore qualifiée de laïcité de combat par les tenants d'un idéal de laïcité dite ouverte. Mais que signifie ouvrir la  laïcité, si ce n'est essayer de rétablir une emprise publique du religieux qui hérisse alors les esprits les plus sceptiques ? Une conception forte de la laïcité, marquée par l'idéologie républicaniste, invite à refondre la puissance publique sur un strict principe de neutralité. Mais les croyants peuvent-ils se limiter au seul rôle apolitique de purs témoins spirituels auquel la version dure de la laïcité entend les cantonner ? Le phénomène religieux est aussi un fait social. Dans les pays où la séparation entre les Eglises et l'Etat n'existe pas réellement, à l'instar de l'Allemagne, la majorité de la population souhaite que les confessions religieuses restent présentes dans la société et ne se cantonnent pas au seul champ spirituel. On le voit, la difficulté sera grande d'ériger des règles harmonisatrices au sein de l'Union européenne ( passant de 15 à 25 membres) entre des pays dans lesquels les rapports entre le religieux et le politique sont si différents, à l'exemple de la Pologne majoritairement catholique ou de la Turquie musulmane dont la candidature soulève de vives discussions. Toutefois, dans les sociétés composites que sont les collectivités modernes il faudra bien reconnaître le caractère pluriel des croyances et des valeurs. Le problème du financement des mosquées et des salles de prière par des capitaux issus des pays du Golfe, au risque d'une mainmise fondamentaliste sue les lieux de culte, amène à se poser la question d'une adaptation-réglementaire ou législative- de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l'Etat. La question de l'exercice du culte musulmann altère les évidences des défenseurs de la stricte laïcité. Ce sont les rapports entre l'Etat démocratique et le croire religieux qui doivent faire l'objet d'une recomposition. En application du principe de laïcité, le texte de loi, promulgué le 15 mars 2004, dispose que " dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit".  La loi se veut réponse aaux tensions communautaristes dans les établissements publics où certains jeunes issus de l'immigration affirment leur identité ou dissimulent leur détresse derrière le port ostensible de signes religieux. En présence de populations composites le respect des principes de pluralisme et de laïcité se veut le ciment de la citoyenneté républicaine.
Par-delà les différenciations culturelles légitimes, il existe un ensemble de grandes valeurs de base sur lesquels toute vie en société est fondée et des droits de la personne humaine sur lesquels on ne peut transiger : liberté, respect du pluralisme des convictions, devoir de tolérance, égalité entre les sexes, prévalence du droit et de la justice, solidarité ; la recherche de la paix et la préservation de l'environnement pourraient participer à cette définition d'un ordre des valeurs.


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ROUTES D'ESPERANCE EN TERRE CHRETIENNE


" Ainsi l'Eglise de ce début de siècle semble-t-elle hésiter entre,
 d'un côté, une invitation renouvelée à tous ses fidèles
d'entrer en dialogue et, de l'autre, une évangélisation fondée
sur la conviction que Jésus-Christ est l'unique médiateur
entre Dieu et l'humanité, la seule voie de salut et de sanctification.
Mais ce double langage donne aujourd'hui l'impression
d'un laborieux surplace"

Hervé Tincq,
Dieu en France, 2003, p. 266


Comme on l'a rappelé plus haut le religieux n'était pas obligatoirement d'inspiration chrétienne. Parce que, naguère la religion chrétienne s'est heurtée au processus de sécularisation, on a pu penser que toute reviviscence religieuse contribuerait à l'essor du christianisme. Loin s'en faut. Parallèlement à la conception chrétienne de la quête de sens et de l'humanisme, il existe des formulations philosophiques proprement athées.
Dans la société contemporaine du plus petit commun dénominateur, toutes les références philosophiques et religieuses - et notamment chrétiennes - à partir desquelles la société s'est historiquement structurée risquent de perdre leur prééminence et d'être mises sur le même plan que toutes les valeurs d'où qu'elles viennent. Il n'y a plus de poteaux indicateurs ouvrant sur des voies bien balisées ou, ce qui revient au même, il y a une pluralité de propositions de sens tous azimuts débouchant aussi bien sur des voies bien tracées que sur des pistes vagues et incertaines. Les temps actuels sont aux encombrements de sens ; dans une perspective chrétienne, toutes les valeurs, cependant, ne sauraient être équivalentes.

* Pour une nouvelle figure de l'Eglise : des voies à prospecter.

Devant la dérive vers de  nouvelles formes de vagues religiosités hors cadres institutionnels et au contenu doctrinal flou, quel peut être l'avenir du message chrétien et du catholicisme en particulier ? Face aux réenchantements que proposent certaines offres de religiosité le projet chrétien reste d'actualité dans un monde sans repères. Toutefois, ce message doit-il connaître de déchirantes révisions ou, au contraire, savoir résister aux critiques qui lui sont couramment adressées ( trop grande complexité, prises de positions en termes de permis et de défendu, place insuffisante accordée à la sensibilité...). En d'autres termes, dans les sociétés à évolution rapide qui sont les nôtres, le discours chrétien doit-il être restauré ou renouvelé en s'adaptant au monde nouveau tout en préservant ce qu'il a de fondamentalement en propre ? Les interrogations sont légitimes, même si les réponses ne sont pas aisées et doivent être à l'évidence de nature collective. Toutefois, des auteurs, qui font autorité à la fois par leur compétence et leurs responsabilités, peuvent nous aider, bien que sur la base d'analyses très différentes, à poser quelques repères sur le futur du catholicisme.

Après avoir dressé le procès de la société moderne, le cardinal Paul Poupard fait le pari d'un renouveau du christianisme à partir de son patrimoine culturel et spirituel en pointant les signes d'espérance( 1999). Habité par une foi confiante le président du conseil pontifical de la culture apparaît résolument optimiste. Son approche relève d'un pur volontarisme ; il est difficile de penser que la désaffection que subit le christianisme puisse se surmonter par seule ordonnance romaine.

Pour Mgr Hippolyte Simon, évêque de Clermont-Ferrand, qui a attiré l'attention sur le retour d'un paganisme larvé dans la société française, il peut " y avoir du sens à investir du côté de l'intériorité et du service " même s'il faut s'engager dans " une sorte de dissidence paisible" et de  " rouvrir la diagonale du Mystique" ( 1999, pages 214 et 219 ). C'est dire qu'au-delà de la recherche de l'argent et du pouvoir afin de se faire une place dans la vie il faut rappeler à tous, et notamment aux jeunes, qu'il y a une part de l'homme qui reste à explorer. Il ne s'agit pas de déserter le monde mais d'y vivre en " êtres libres, inscrits dès ici-bas, ssous le signe du Ressuscité ".

A suivre le philosophe jésuite Paul Valadier, le devenir du christianisme dans sa version catholique n'est pas dans l'adoption de caractéristiques douces à l'image des nouvelles formes de religiosité accordant plus de place à l'émotionnel ; ce qui n'exclut pas que des efforts de réappropriation communautaire soient possibles. Le pape Jean-Paul II dira lui-même qu'il convient de fuir la " religiosité médiocre " et "repartir du Christ ". Il n'est pas davantage dans le raidissement d'un appareil institutionnel romain édictant de façon autoritaire et centralisée des règles tant juridiques que liturgiques ou morales. Son avenir réside plutôt dans un renouvellement ouvert à certaines critiques tout en préservant la pertinence et l'attrait de ce qui constitue le coeur du message chrétien. La fidélité totale à l'inspiration originelle doit dépasser les pesanteurs accumulées d'un système pyramidal.

A l'aube du XXIe siècle, pour reprendre une formule utilisée sous d'autres cieux et dans une autre perspective, nous dirions volontiers que l'Eglise devrait marcher sur les deux jambes en raison de la dualité d'orientation dont elle est porteuse : large ouverture sur le monde et, à l'opposé, communautés de base.
Les rassemblements enthousiastes et fraternels de jeunes autour des Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) ont le mérite de constituer une représentation symbolique de l'universalité catholique. Le pape va à la rencontre des jeunes ; ceux-ci convergent de 170 pays vers Jean-Paul II ; " le grand témoin " de notre époqque leur confie l'avenir de la foi en leur demandant de chercher à être " les saints du troisième millénaire ". Nonobstant le fait que les jeunes pélerins ne représentent qu'une faible proportion de la jeunesse de leur pays, c'est la diversité qui les  caractérise, depuis ceux à l'identité confessionnelle certaine jusqu'aux moins déterminés s'associant surtout au caractère festif de l'évènement. Les pélerins rassemblés en 2000 dans la vie éternelle étaient heureux de proclamer une foi qui les fortifie. A Toronto, la manifestation 2002 est apparue caractéristique d'un christianisme démonstratif, affichant des valeurs de fraternité et de tolérance, rejetant une modialisation sauvage et mettant en gartde contre " le plaisir superficiel et éphémère des sens". Les JMJ, en ce sens, constituent un temps d'identification dans un monde marqué par un pluralisme des valeurs. La pratique des grands rassemblements répond sans doute partiellement à une recherche spirituelle d'accomplissement personnel à laquelle les formes classiques de la participation religieuse peuvent difficilement satisfaire. Elle est bien adaptée à la différenciation des niveaux d'engagement spirituel des participants ( contenus du croire plus ou moins vaste, degré de conviction plus ou moins profond ). En même temps, l'émotion collective vécue peut constituer, pour certains, un premier pas vers des formes plus durables d'implication religieuse. Cette formule des rassemblements d'un nouveau type centrée sur des évènements qui font date - JMJ, Jubilé, Rencontres de Taizé, ...- s'inscrit bien dans l'air du temps, mais n'est pas suffisante à elle seule.

Marcher sur les deux jambes suppose aussi un véritable enracinement dans le terreau local, moins spectaculaire, mais plus durable et plus profond. Il va être, en effet, de plus en plus difficile de vouloir réguler la vie ecclésiale ssur l'ensemble du globe depuis Rome. Par sa présence multiculturelle sur tous les continents et dans les pays les plus divers, afin d'éviter des dysfonctionnements, voire de nouvelles séparations, une plus grande place ne devrait-elle pas être accordée aux Eglises locales, aux synodes, aux conférences épiscopales ? Sans doute, faut-il plus largement continuer à explorer du côté des ouvertures esquissées par le concile Vatican II quant à la façon de concevoir l'Eglise et son rapport aux sociétés modernes. Il faut aussi que l'Eglise gomme certains des traits centralisateurs et doctrinaires qu'elle offre fréquemment d'elle-même, qu'une pondération plus grande soit donnée à la collégialité et qu'une place plus importante soit accordée au niveau local, aux conseils presbytéraux et pastoraux. Pour les temps qui sont les nôtres, un évêque, comme Mgr Albert Rouet, encourage, tant en zones rurales qu'en zones urbaines, l'établissement de rassemblements de croyants témoignant d'une vie de foi visible dans leur secteur dans une perspective d'ouverture aux autres. La communauté locale est composée d'un groupe de laïcs ( élus ou appelés et envoyés par l'évêque ) qui prend en charge avec un prêtre un territoire qui correspond au territoire d'une ancienne paroisse. La vie de la communauté chrétienne de base repose sur un noyau de cinq personnes. Aux trois charges correspondant à l'annonce de la foi, à la mission de la prière et à l'exercice de la charité s'ajoutent la nécessaire exécuion des tâches matérielles et une foncion de coordination et d'animation remplie par lme délégué pastoral. De son côté, Mgr Gérard Daucourt, évêque de Nanterre, préconise les " petites communautés fraternelles de foi " entre personnes qui se fréquentent dans la vie quotidienne et dans le partage de la Parole.

Dans un tissu social dont le christianisme ne sera plus le facteur structurant que des siècles durant il avait constitué, ces quelques voies à prospecter débouchent naturellement sur la question oecuménique. Le XXIe siècle qui s'ouvre ne pourra que progresser dans les efforts de rapprochement entre les Eglises de la réforme, la confession anglicane, l'Eglise catholique et l'orhodoxie. La séparation entre chrétiens paraît à beaucoup, aujourd'hui, peu fondée. D'importantes recherches théologiques ont été menées de part et d'autre dans les dernières décennies et une plus grande compréhension des points de rencontre et de divergence s'est opérée. Malgré tout, les rapprocchements sont délicats car, au-delà d'incompréhensions séculaires, il reste des traditions doctrinales et liturgiques fort différenciées. Aussi, le visage du christianisme de demain pourrait prendre moins  " la forme d'un hypothétique et impobable 'retour' ( que celle ) d'une communion de communionss, d'une Eglise d'Eglises gardant leurs traditions légitimes propres et se reconnaissant mutuellement dans leurs diversités mêmes " ( Paul Valadier, 1999, p. 205 ). Une logique de communion dans la pluralité répondrait aux attentes du plus grand nombre. C'est dire que devrait être réalisée une union dans la même et unique foi au Christ à travers une rencontre respectueuse des charismes et des singularités des diverses Eglises confessionnelles. C'est en tout cas une voie à explorer par les différentes confessions chrétiennes dont les divisions, étrangères à l'Esprit du Christ seront de plus en plus difficiles à saisir par les membres d'une société sécularisée et pluraliste. Les problèmes doctrinaux sont certes importants, mais ils ne doivent pas empêcher les terrains de rencontre. Hélas, il y a encore du chemin à parcourir.
Ce n'est pas le récent document intitulé Dominuss Iesus publié par le préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi qui va entrouvrir plus largement la porte à l'espérance oecuménique. " Malgré les divisions entre chrétiens, l'Eglise du Christ continue à exister, en plénitude, dans la seule catholique ". Même si ce texte se veut avant tout strictement théologique, peut-on contester aux Eglises de la Réforme qu'elles puissent être  " des Eglises au sens propre dans la situation historique où nous sommes d'un tragique échec de l'unité chrétienne théoriquement revendiquée sans pour autant que le terme catholique puisse authentifier une réelle et attractive universalité ( André Mandouze, Le Monde, 24/2/2000). Les trois co-présidents du Conseil des Eglises chrétiennes ( catholique, protestante, orhodoxe ) on cherché malgré tout à recadrer l'impact du document en menant des réflexions communes sur des sujets éthiques comme la quesion du clonage et en essayant de dégager une position analogue de la laïcité à la suite de la proposition française de retirer la référence " au patrimoine religieux de l'Europe". La récente réaffirmation de la doctrine vaticane la plus traditionnelle sur l'eucharistie et le rappel de l'impossibilité des " inter-communions " entre catholiques et protestants ne va pas faciliter les relations entre les deux communautés ( Encyclique du 17 avril 2003 ). Et pourtant, l'oecuménisme peut-il se réaliser autrement que par la communion fraternelle, dans la charité réciproque, entre chrétiens d'obédience diverse ?
 Si l'Eglise est une communion d'amour la réconciliation ne saurait être toujours reportée. Et pour qu'un véritable dialogue oecuménique s'instaure, ouvrant la voie à l'acceptation d'une diversité chrétienne, une plus grande diversité et autonomie des Eglises locales n'est-elle pas indispensable ? En bref, les perspectives d'avenir du christianisme passent, moins par le regret obsédant d'une époque qui ne reviendra pas, et davantage par " l'intégration du pluriel ", selon l'heureuse formulation de Jean Delumeau (  Guetter l'aurore, 2003, p. 189 ).

Enfin, le siècle à venir devrait être aussi une ère de responsabilité accrue des religions. Avec le déclin des idéologies, les religions sont passées du rang de superstructures obscurantistes à éliminer, dans la logique marxiste, au rang de facteurs à prendre en compte sur la scène internationale. Seront-elles à l'origine de  conflits entre différents fanatismes ou contribueront-elles dans leur diversité à la coexistence des peuples et à la promotion de l'humanité ? C'est un des mérites du pontificat de Jean-Paul II d'avoir favorisé à Assise une rencontre des religions. Sans nier les difficultés de la tâche à entreprendre, oecuménisme renouvelé et dialogue avec les religions non-chrétiennes devraient constituer des lignes de force quasiment obligées de la réflexion religieuse du nouveau siècle. Dans un contexte de  conflits dramatiques ( attentats du 11 septembre 2001, affrontements sans cesse recommencés israélo-palestiniens) le sommet inter-religieux d'Assise de janvier 2002 a réaffirmé le refus des religions de voir le nom de Dieu justifier la violence.

 Dans une société devenue pluraliste la dépendance de naguère à l'égard d'une autorité religieuse ou morale, censée détenir seule la plénitude de la vérité n'est plus guère envisageable. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, il est difficile de ne pas prendre en compte ce nouveau rapport de l'Eglise et de la société présente. Comme nous sommes dans une société où les chrétiens doivent, dorénavant, se reconnaître en minorité, ceux qui attendent tout de la terre accepteront de moins en moins que les autorités religieuses imposent leurs points de vue et leurs prescriptions à la société   civile. Combien de fois a-t-on pu entendre ceux qui ne partagent pas la perspective chrétienne dire : " que les chrétiens s'imposent des obligations s'ils le veulent, mais qu'ils ne cherchent pas à les imposer aux autres".

* L'Eglise, demain : moins une restauration qu'un nouveau mode de présence au monde.

La sortie de la société dite de chrétienté ne signifie pas pour autant la fin du croire contemporain. C'est la fin d'une ère et, sur ce point, le débat est clos. C'est aussi l'entrée dans un nouvel âge et, pour l'Eglise, cela implique un changement majeur de son mode de présence au monde. Le problème, dans ces gros temps actuels, est de rendre plus lisible le message évangélique dans un environnement d'offres spirituelles plurielles. Il ne s'agit pas de céder à de pseudo-réenchantements tels qu'on peut en rencontrer sur le marché des croyances. Il s'agit plutôt, si un renouveau du christianisme doit s'opérer, de se demander si un certain nombre d'aménagements ne devraient pas être effectués ?

Ne faudrait-il pas, d'abord, qu'une attitude de miséricorde l'emporte sur le durcissement de l'enseignement du magistère romain ? Autrement dit, il s'agit moins de tenter une impossible restauration en faisant prévaloir une position doctrinale traditionnellement conservatrice que de retrouver la perspective conciliaire d'ouverture de l'Eglise sur le monde moderne.
Il faudrait affranchir la Bonne Nouvelle de formes culturelles qui ne parlent pas aux générations actuelles et procéder aux ajustements que nécessite la culture présente. Relativement à l'homme des siècles précédents, étroitement enserré dans un maillage d'influences coutumières, sociales, religieuses, l'homme contemporain apparaît dépourvu de racines. Cependant, d'un autre côté, libéré de la pression sociale, il paraît jouir d'une forte autonomie comportementale et paraît plus responsable de ses choix dans tous les domaines de l'existence. Du point de vue religieux qui nous retient ici, il convient de reconnaître que la société institutionnellement chrétienne n'était pas sans présenter un certain nombre d'ambiguïtés, du fait notamment des risques d'infantilisme de la foi chez des personnes restées mineures sous la tutelle de leurs autorités tant spirituelles que temporelles. La religion était naguère plus conventionnelle ; la pratique religieuse était plus importante qu'aujourd'hui, mais la foi des fidèles était-elle pour autant toujours plus véridique ? La vie courante des communautés paroissiales rurales n'était pas exempte d'hypocrisie sociale.
 Le déracinement et la sécularisation contemporains conduisent, certes, à une perte d'influence du religieux, mais, par ailleurs, obligent à des options proprement délibérées, à un effort véritable de conversion de la part de celui ou de celle qui le souhaite sur la base d'une transcendance reconnue de la foi par rapport à toute raison purement sociologique. Les préoccupations spirituelles, dans une société marquée par la dérégulation des croyances, ne sont probablement pas moindres que dans une civilisation paroissiale où l'encadrement collectif du religieux est tel que le questionnement individuel peut être réduit ou affadi. La foi vécue par chaque croyant sera plus forte, plus authentique si elle est le résultat, non pas d'un enseignement imposé qu'on essaie de respecter, mais le fruit d'une profonde conviction.

 Bien sûr, une société qui devient pluraliste est une société est une société dans laquelle disparaît tout consensus quant aux valeurs et aux règles morales. Du point de vue ecclésial, les réponses apportées par l'opinion publique et la législation aux délicates questions de notre temps peuvent ne pas être satisfaisantes ; elles n'en demeurent pas moins de bonnes questions posées par la société à la réflexion chrétienne. Une certaine distance peut toujours être prise par rapport à l'évolution contemporaine des moeurs ; chacun reste libre individuellement de ne pas nécessairement suivre tous les comportements en vogue. De même, ce n'est pas parce que certaines pratiques sont légalement autorisées qu'elles deviennent pour autant obligatoires. Une loi précise ce qu'il est possible de faire dans certaines situations ; elle ne dit pas que ce qui est permis est bien et sans problèmes dans son application. Il reste à chaque être humain à se déterminer librement en conscience dans  un climat dont il est difficile de s'émanciper entièrement, il faut bien le reconnaître. Les médias modèlent, en effet, fortement les esprits avec les représentations culturelles dominantes qu'ils véhiculent où sont omniprésents le sexe, le pouvoir, l'argent et l'individu-roi guidé par ses seules émotions ; en bref, des représentations généralement éloignées des valeurs promues par les religions.
Même si elle est exigeante, la religion devrait rendre léger, remplir d'allégresse et, pour cela, s'appuyer sur des propositions positives plutôt que de dénoncer purement et simplement la modernité et brandir trop souvent des interdits. Encore qu'il soit possible de relever des différences d'attention et de traitement entre la sphère privée et la sphère sociale ; la liberté d'appréciation reconnue à chacun n'étant pas la même entre les deux domaines. Faut-il encore qu'on ait appris à prendre le recul qui permet d'adopter ou de rejeter les modèles que la société met sur le devant de la scène.
 Ne faudrait-il pas, aussi, renoncer toujours plus à toute forme de pouvoir autre que celui de la seule Parole ? Tout au long des siècles, l'Eglise s'est étendue quantitativement et en influence. Elle a grandi pendant une bonne partie de l'histoire de l'Occident en pouvoir et en prestige, s'installant peu à peu dans les structures temporelles, aussi bien pour le meilleur que pour le pire lorsqu'il lui arrive d'être intolérante, voire persécutrice. Après l'ère dramatique mais fondatrice des martyrs, ce fut la période longue et triomphante de la chrétienté instituée, c'est-à-dire un christianisme établi et considéré bien différent du christianisme au seuil de notre temps. Dans des pages pénétrantes qui n'ont rien perdu de leur actualité, Emmanuel Mounier se réjouissait de la fin de la chrétienté, la compromission avec les pouvoirs temporels ayant atténué la radicalité du message évangélique. La libération des tentations du pouvoir apparaissant alors, à l'auteur de Feu la chrétienté, donner au christianisme une chance de retrouver la pureté de sa condition première. Soixante ans plus tard, une lecture analogue de la situation du christianisme peut être largement effectuée. La fin de la chrétienté n'est pas la fin du christianisme. C'est certes la fin du rôle socialement englobant de la religion, mais non la fin du message d'espérance dont le christianisme est porteur. Nous entrons dans  " l'âge de la purification ou du ressourcement. Le christianisme en quelque sorte s' émancipe de la chrétienté dans ce qu'elle pouvait avoir d'ostentatoire et de normatif... En renonçant à la puissance temporelle, à la contrainte, au dogmatisme, le christianisme retrouve la pureté bouleversante des origines. Il n'est plus compromis avec le pouvoir politique, mais il n'est pas non plus exilé dans un attentisme boudeur. Au sens le plus fort et le plus concret du terme il peut se ressourcer " ( Michel Albert, Jean Boissonnat, Michel Camdessus, 2002, p. 39 ).
 Nous sommes ainsi à la fin d'un âge et nous inaugurons une ère nouvelle de recentrage sur le noyau dur de la foi dont on peut se demander s'il ne pourrait pas se passer de certains dépôts et sédiments non essentiels accumulés au cours du temps. Dans le monde actuel, c'est moins par la puissance, moins " par le paraître que par l'être " ( Godfried Danneels, in Duchesne/Ollier, 2001, p. 277 ) c'est-à-dire par la profondeur de la foi, l'amour et l'espérance que l'Eglise saura incarner qu'elle devrait assurer son avenir. C'est en échappant aux ambiguïtés d'époques révolues où il surplombait la société et en recourant à des moyens pauvres que le christianisme pourrait être bien être plus actuel que jamais. Pour manifester ses valeurs propres, le christianisme doit trouver une autre manière de témoigner de la foi en un Dieu personnel et dans l'homme, peut-être sur le mode proposé par le pape Jean XXIII : " L'Eglise préfère recourir au remède de la miséricorde, plutôt que de brandir les armes de la sévérité " ( cité par Frère Roger, fondateur de la communauté de Taizé, Le Monde 31/12/2002 ). Ne pourrait-on pas voir dans cette attitude " la chance d'un christianisme fragile" pour reprendre les termes de Mgr Albert Rouet. De la tentation du pouvoir proviennent nombre de taches dans l'histoire de l'Eglise et de déviations par rapport à la stricte route évangélique : croisades, inquisition, guerres de religion, silence de Pie XII face aux crimes nazis, comportements ambigus et secrets de la hiérarchie vaticane... Dans cette perspective, il faut s'éloigner toujours plus des pouvoirs temporels dont il semble que, dans certains milieux, on conserve la nostalgie. En d'autres termes, que l'Eglise habitée par la seule Parole, cherche à se rapprocher toujours plus de son divin Modèle et que, servante et pauvre, elle illumine le monde. C'est en retrouvant le sens de la parole évangélique dans toute sa vigueur novatrice et son authenticité qu'elle peut " proposer la foi " aujourd'hui, c'est-à-dire " proposer l'Amour qui se révèle en Jésus-Christ et qui nous engage à sa suite " (Mgr Claude Dagens, 2001, p. 95 ). Il ne s'agit pas, bien sûr, d'opposer la parole à toute forme institutionnelle car le message a besoin de s'incarner. Témoigner, proposer la foi suppose un passage obligé par des moyens humains, en bref, le recours à des moyens institutionnels appropriés assurant une présence au monde renouvelée.

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UN CAP A TENIR : LA VOIE DE L'AMOUR


" Aime et dis-le par ta vie "
Saint-Augustin


Dans  un contexte où le liant entre croyance religieuse et ordre social se trouve désagrégé, dans une situation où il n'y a pas non plus de messianisme laïc absolu substitut, c'est une fonction balisatrice que l'Eglise est amenée à remplir. Elle rappelle aux hommes, contre vents et marées, aussi bien les exigences de liberté, de dignité et d'intégrité de la personne humaine que les principes et contours de toute action collective. En bref, dans une optique sociale et culturelle, c'est un rôle de veilleur qu'elle entend jouer.

Heureux les pionniers de l'Amour qui se sont aventurés sur le sentier des Béatitudes !

Les Béatitudes ( Matthieu 5, 1-12 )
"Heureux les pauvres de coeur :
Le Royaume des cieux est à eux !
Heureux les doux :
Ils obtiendront la terre promise !
Heureux ceux qui pleurent :
Ils seront consolés !
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice :
Ils seront rassasiés !
Heureux les miséricordieux :
Ils obtiendront miséricorde !
Heureux les coeurs purs :
Ils verront Dieu !
Heureux les artisans de paix :
Ils seront appelés fils de Dieu !
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice ;
Le Royaume des cieux est à eux !
Heureux serez-vous si l'on vous insulte,
si l'on vous persécute
et si l'on dit faussement toute sorte de mal
contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse,
Car votre récompense sera grande dans les cieux !"

Faut-il rappeler, d'abord, que les Cieux signifient, selon la foi chrétienne,  " l'au-delà " avec tout l'indicible qui lui est associé. On sait qu'historiquement " le rapport au surnaturel et le réel concret de la terre ont été imbriqués l'un dans l'autre, le surnaturel investissant le quotidien, inversement, le mobilier terrestre trouvait largement une place dans le monde céleste " ( Jean Delumeau, 2000, p. 467 ; également, Roger Troisfontaines, 1960, p. 10 ). Avec le développement de la pensée scientifique, le ciel et la terre ont été compris comme étant régis par les mêmes lois. Le ciel doit alors être saisi comme un "non-lieu "; c'est, pour le croyant, " un avenir par-delà la mort ou plus précisément par-delà la résurrection", les Béatitudes y étant pleinement réalisées ( Jean Delumeau, idem, pp. 467-468 ).

Les Béatitudes constituent la charte de l'idéal évangélique. Elles ont traversé le cours des âges en métamorphosant de nombreuses consciences. Naturellement, la sainteté a présenté des formes plurielles à la mesure des circonstances et des exigences du temps. Mais, qui peut vivre la perfection dans l'esprit des Béatitudes, lesquelles récapitulent toute la Bonne Nouvelle ? La vie des gens ordinaires apparaît bien  éloignée de celle des virtuoses de la quête de Dieu.
Pour le plus grand nombre, qui mène une vie normale, la voie du bonheur que Dieu propose à l'homme d'emprunter n'est pas facile. Il faut constamment border la voile et remonter le courant ; cela suppose une vigoureuse refondation de l'existence. Cela implique une dépossession de soi toujours plus grande afin de mieux recevoir la Parole et de se laisser façonner par elle. Ce n'est vraisemblablement pas sans raison que ce chemin de découverte que l'homme est invité à suivre commence par le fameux " bienheureux les pauvres en esprit ". L'expression " se faire pauvre de coeur " signifie, à tout le moins, garder un certain détachement envers les biens terrestres. Selon le Poverello d'Assise, un pauvre selon l'Evangile est un homme qui a renoncé librement à exercer tout pouvoir, toute espèce de domination sur les autres et qui est mené par l'esprit du Seigneur. Le chemin est difficile et resserré ; peu le trouvent, beaucoup passant devant sans même s'en apercevoir. Pour marcher sur les sentiers du Tout Autre il faut laisser parler son coeur. Pour cela, il faut savoir  faire silence en soi-même. Avec leurs appareils de radio-télévision, leurs baladeurs et leurs téléphones mobiles les hommes d'aujourd'hui sont communément soumis à une prolifération de paroles et de musiques qui généralement ne favorisent pas le retour sur soi. La brièveté des temps de silence rend aujourd'hui délicate  l'écoute intérieure. Autrefois, le temps lent permettait la construction d'un espace privatif intime moins agressé par les bruits de la vie extérieure. Le bourdonnement incessant du monde du dehors - clameur des débats politiques et des revendications sociales, publicité insidieuse, communication plus ou moins oiseuse - anéantit le léger murmure intérieur de la voix de la conscience. Il faut savoir se ménager des temps de silence et de calme, savoir se déconnecter afin de favoriser des temps de ressourcement. L'écoute intérieure est pourtant un préalable pour qui veut essayer d'être, à son échelle, témoin de l'Amour source de vie.

Etre témoin, c'est proposer, aux hommes qui espèrent comme à ceux qui n'attendent plus rien, la foi en l'avènement d'un autre temps, à la fois " déjà là " et encore " à venir ". Il s'agit de tendre de tout son être et durant toute son existence vers l'Amour ; en un mot, il faut essayer de " devenir christique ", pour reprendre la forte expression d'Hippolyte Simon (1999, p. 186 ). Hier comme aujourd'hui, d'aucuns le deviennent par le témoignage du martyre ; il y a des vocations de l'abrupt. Il est donné à certains d'y parvenir du sein de leur communauté monastique, voire par la voie érémitique ; à d'autres, d'y accéder du coeur du monde. C'est par une attitude mystique, des exercices spirituels, un rayonnement missionnaire, un don de faire des miracles, une charité agissante, une foi simple, recueillie ou militante que les saints ont marché sur les chemins de Jésus. Ces divers itinéraires de l'imitation du Christ ramènent toujours à une mise en oeuvre évangélique, bien que singulière, de l'Amour.
Saints de tous les temps et de tous les pays, saints célèbres du calendrier, humbles saints de nos villes et de nos campagnes, tous nous interpellent et nous invitent à vivre de la Bonne nouvelle. Il y a les saints martyrs que l'espérance transfigure. Il y a les saints de l'Amour qui rayonnent de la joie de vivre. Il y a les saints de la charité qui par leurs actes irradient la bonne Nouvelle. Il ya les saints serviteurs de la Vérité qui, par toute leur vie, veulent servir en proclamant Dieu.

A côté de ces femmes et de ces hommes en situation de rupture radicale, il y a la foule des autres, des saints de tous tempéraments, proches de nous par leur démarche parfois hésitante. En d'autres termes, la foule des saints qui nous ressemblent dont le coeur est attiré par d'autres nourritures que les seules nourritures terrestres mais pour qui le passage, c'est-à-dire le franchissement de la ligne vers l'autre rive, reste difficile après les hauts et les bas de la vie.
Il est demandé à  celles et à ceux qui veulent essayer de dépasser la mesure commune, de vivre chaque jour dans la simplicité, l'obscurité et la monotonie des activités courantes pourvu qu'elles soient marquées dans leur exécution du sceau de l'Amour et effectuées dans un esprit de service. Si le Christ s'est fait serviteur, la seule voie à suivre pour l'homme qui veut marcher sur ses pas, même à distance, est celle du service. A la base d'une attitude de service se trouve la pauvreté. Soeur Emmanuelle nous redit fortement que " le  Dieu du christianisme a choisi la faiblesse comme moyen d'action. Pour cette raison fondamentale, la foi chrétienne rend nécessaire une option prioritaire pour les pauvres. Les combats même pour les plus nobles causes, ne peuvent que revêtir les atours de la pauvreté " (2001, p. 167 ). Ce n'est pas tant que la détention de biens importe réellement en soi ; la difficulté provient plutôt du fait que la possession de richesses tend à provoquer une attitude de suffisance. Le tout est de se servir des biens terrestres sans jamais se laisser asservir par eux. La pauvreté en esprit est l'attitude fondamentale dont tout le reste découle. Le serviteur ne peut être tel que s'il est pauvre de soi afin d'être pleinement serviteur. Sous ces conditions, c'est dans l'humble fidélité au  quotidien qu'est la sainteté. Il faut savoir croître depuis son milieu de vie, là où l'esprit de service nous aura été donné d'être et d'agir en notre temps qui court apès le temps. L'homme veut vivre son temps à lui et tracer sa route en conséquence. Le temps de Dieu n'est pas celui de l'homme et celui-ci a de la peine à entrer dans le temps divin. Jour après jour, il appartient à chaque homme de choisir de se glisser ou non dans le sillage du Christ.
Dans cette option, quelques-uns prendront radicalement le grand large, se laissant attirer entièrement par le Christ, d'autres refuseront de larguer les amarres qui les retiennent au monde, certains, enfin, essaieront de distendre ces liens afin de se rendre davantage disponibles pour être témoins de la Bonne Nouvelle en donnant du corps, chacun à sa manière, selon ce qu'il est à un moment donné, à l'esprit de service.Comme il est demandé à chacun de faire frictifier ses talents quels qu'ils soient - artistiques, d'éloquence, de science, d'argent, de charité, de prière, mais aussi dans l'exécution des humbles tâches quoptidiennes - pourvu que cela soit dans un  esprit de service et d'ouverture aux autres -, les modalités pratiques ne sont pas fixées une fois pour toutes et pour tous. Ce qu'on fait dans l'existence importe moins que de le faire avec amour.
La tâche est rude mais exaltante du fait de l'ambivalence de la situation concrète du chrétien en raison de sa condition d'homme et de croyant. Toujours soumis à une écartelante tension entre, d'une part, sa foi, et de l'autre, l'expression des réalités humaines, il est prié de ne pas oublier sa dimension terrestre, voué qu'il est au service de ses frères, tout en ne négligeant pas l'ailleurs auquel il est appelé. Ces deux aspects sont toujours en l'homme et la ligne de partage est mouvante. Ce qui est demandé aux femmes et aux hommes des temps actuels, comme à ceux d'hier, c'est d'inscrire leurs propres routes dans le sillage de la Lumière afin que leurs propres  sillages témoignent du Très Haut. Pour  cela, nous sommes invités à une entière conversion du coeur et de l'esprit : il  faut accepter de laisser le Christ prendre la barre de notre vie.
Pour appartenir au monde d'en haut et à ce monde d'ici-bas c'est " à l'un et à l'autre " qu'il faut entièrement se livrer ( Ambroise-Marie Carré, 1662, p. 10 ). La conciliation de ces deux invitations apparaît une tâche ardue. Il est difficile de rendre au tout Puissant la part qui lui revient et d'être entièrement disponible pour les hommes afin d'oeuvrer à l'avènement d'un monde meilleur. Se consacrer à l'Absolu suppose le recueillement, de longs moments de silence, la renonciation à maints relatifs qui constituent l'ordinaire de la vie. le don de soi aux autres évoque d'autres impératifs et engagements d'existence, également accaparants : l'appartenance à des groupes ( partis, syndicats, associations ) afin de peser sur les structures de la société en vue de réduire les injustices sociales, combattre toutes les formes de pauvreté, construire la paix, favoriser un autre développement... En bref, il s'agit d'assurer le service des hommes dous les différentes formes de l'activité quotidienne, de la gestion de la cité et des diverses tâches sociales.
Parce que nous ne sommes jamais entièrement au Tout Autre ni entièrement aux autres, nous sommes profondément écartelés entre ces deux exigences de l'intimité avec Dieu et du service d'autrui. Quelle voie étroite convient-il de parcourir pour mériter le titre de chrétien ! Le chemin de l'épanouissement de l'homme croyant est tracé, mais il est resserré ; la tentation est grande de s'arrêter en cours de route. Il appartient à chacun de tendre vers l'homme des Béatitudes. " Ose autant que tu peux " pour l'expansion de l'Amour, " là est tout l'Evangile " a pu écrire Pie R. Regamey (  1963, p. 178 ). Dans la même veine, "ayez faim et soif de la justice de Dieu, de l'intimité avec lui ; comprenez que sur cette terre, dans votre cadre de  vie et de travail, l'éternité commence et vous ne pourrez plus faire vos gestes d'hier " ( A.M. Carré, 1962, p. 159 ). En d'autres termes, c'est dans le sillage de l'Amour que chacun, à sa mesure, selon les circonstances et les époques et selon le don qui est le sien, est invité à se fondre.
Pour symbolique qu'elle soit, l'image du sillage permet de mettre en place un certain nombre de balises. L'avantage de l'image est d'apporter plus de sens en moins de mots.
Il y a ceux qui se tiennent à l'écart, de façon délibérée ou non, de l'aire d'influence du sillage et sont enserrés dans le seul réseau des relations horizontales complexes qui constituent la société. L'immanence des entreprises humaines et l'importance des problèmes que pose la modernité suffisent à accaparer leur attention. Ici, seul compte le plan horizontal des rapports avec les hommes et avec les choses.
Il y a , à l'opposé, ceux qui veulent vivre l'absolu dégagement à l'égard des biens de ce monde afin de vivre à l'état pur un rapport à Dieu. Les saints, tels François d'Assise hier ou Mère Térésa de nos jours, ont ainsi mené cette quête de Dieu, en cherchant à se libérer du réseau des relations horizontales afin de vivre, de façon exclusive, sans aucun accomodement et dans toute sa pureté et son intensité, le rapport vertical de l'homme à Dieu. Sans doute, est-il donné à peu d'êtres humains de vivre cet absolu de la foi et de désappropriation de soi-même afin de réaliser de façon authentique cette pure relation verticale au Très-Haut. Les moines et moniales, solitaires et solidaires, tentent une approche unifiante de tout l'être, en essayant de mener une recherche continue du tout Autre en prenant appui sur une communauté fraternelle.
Toujours dans le sillage de la Lumière, mais à distance plus ou moins grande, il y a le plus grand nombre des croyants qui essaient d'être chrétiens, à leur mesure, en s'efforçant de vivre leur foi au milieu du monde. Il s'agit d'unir religion et action, d'assumer chrétiennement le monde et son époque sans les quitter. Cela implique d'essayer de vivre l'ensemble des rapports familiaux, sociaux et de travail sous la verticale de Dieu. Le plan horizontal des rapports avec les hommes et avec les biens doit être informé, et plus ou moins transformé, par le jeu de la dimension verticale pour tous ceux qui essaient d' être fidèles à l'indicible message.

Aujourd'hui, comme hier et comme demain, la vie demeure une aventure passionnante sous toutes ses formes : action,  amour, beauté, contemplation, découverte, joie, progrès, science... Il appartient à chacun de choisir son itinéraire et son style  d'existence en fonction de ce qu'il veut faire de sa vie et de ce qu'il  entend être ; faut-il encore qu'il en ait le choix ! Comme tous les autres hommes, le chrétien doit s'engager dans la transformation du monde. En même temps, il doit être un homme du ciel et, pour cela, user du monde avec un certain détachement. En situation entre terre et ciel, il lui faut être, à la fois, d'un monde et de l'autre. Sous l'écume grise de nos existences laisser entrevoir les virtualités de la lame de fond des Béatitudes. Et pour cela il n'est qu'un programme, mais quel programme ! Hisser la grand-voile, quitter les quais de la quotidienneté où l'on végète pour avancer au large et cingler au coeur du monde guidé par le seul compas de l'Amour.


Une formulation de circonstance :

Béatitudes pour temps de chômage

"Bienheureux ceux qui s'appauvrissent
Pour investir et créer des emplois, car
Ils accumulent des  richesses dans le Royaume
Bienheureux ceux qui renoncent à cumuler
Les emplois qui ne leur sont pas nécessaires
Pour vivre dignement, car
Ils ont une place assurée dans le Royaume.
Bienheureux les fonctionnaires publics
Qui travaillent comme s'ils s'occupaient
De leur propre affaire,
Qui facilitent les démarches
Et qui étudient sérieusement les problèmes.
Leur travail sera considéré comme sacré.
Bienheureux les travailleurs indépendants
Qui ne s'opposent pas à de justes réformes de
Leur profession,
Parce que mieux vaut faire la volonté de Dieu
Que plaire aux collègues.
Bienheureux les ouvriers et les employés
Qui préfèrent la création de postes de travail
Pour tous, plutôt que d'accumuler des heures
supplémentaires et des primes pour eux-mêmes,
Parce qu'ils savent où est leur vrai trésor.
Bienheureux les banquiers, les courtiers,
Les commerçants qui ne profitent pas de la situation pour augmenter
leurs gains,
même légalement,
Parce qu'ils rendent un service à la Paix.
Bienheureux les hommes politiques et syndicaux
Qui s'attachent à trouver des solutions réalistes
au chômage, par-dessus les stratégies et les intérêts partisans,
Parce qu'ils accélèrent la venue du Royaume.
Bienheureux serons-nous tous,
quand nous cesserons de dire :
" si je ne tire pas profit de la situation, un autre le fera ",
quand nous cesserons de penser :
" quel mal y a-t-il à frauder,
puisque tout le monde le fait ?"
quand nous renoncerons à penser :
" si la loi n 'est pas violée, tout est permis ",
Parce qu'alors, la vie en société sera une
Anticipation du bonheur du Royaume ".

Mgr Torija, évêque de Ciudad, Espagne




Pour aller plus loin dans la réflexion


ALBERT Michel, BOISSONNAT Jean, CAMDESSUS Michel -
Notre foi dans ce siècle, Paris, Arléa, 2002.
ATTALI Jacques - L'homme nomade, Paris, Fayard, 2003.
AUGE Marc - Pour quoi vivons-nous ?, Paris, Bayard, 2003.
CARRE Ambroise-Marie - L'homme des Béatitudes, Paris, Les éditions du Cerf, 1962.
CAUMARTIN Philippe et ROUET Albert - L'homme inachevé. Plaidoyer pour un nouveau développement humain, Paris, Les éditions de l'Atelier, 1998.
CONGAR Yves - Les voies du Dieu vivant, Paris, Les éditions du Cerf, 1962.
DANIEL Jean - Dieu est-il fanatique ? Essai sur une religieuse incapacité de croire, Paris, Arléa, 1996.
DEBRAY  Régis - Dieu, un itinéraire, Paris, Editions Odile Jacob, 2002.
DELHUMEAU Jean - Mille ans de bonheur. Une histoire du paradis, Paris, Fayard, 1995.
DELHUMEAU Jean - Que reste-t-il du paradis ?, Paris, Fayard, 2000.
DELHUMEAU Jean - Guetter l'aurore. Un christianisme pour demain, Paris, Grasset, 2003.
DUCHESNE Jean / OLLIER Jacques - Demain l'Eglise, Paris, Flammarion, 2001.
FERRY Luc - L'Homme-Dieu ou le sens de la vie, Paris, Grasset et Fasquelle, 1996.
FERRY Luc - Le Religieux après la religion, Paris, Ed. grasset, 2004.
FONTAINE Jean-Pierre - J'essaie d'intéresser des jeunes au christianisme, Paris, Desclée de Brouwer, 2001.
GROUPE PAROLES - ( Avant propos de René REMOND et Guy DURENCHE ) - Une Eglise pour le XXIe siècle, Paris, Bayard-Desclée de Brouwer, 2001.
GUILLEBAUD Jean-Claude - Le principe d'humanité, Paris, Seuil, 2001.
HERVIEU-LEGER Danièle - Le pélerin et le converti : le religieux en mouvement, Paris, Flammarion, 1999.
LE GOFF Jacques avec POUTHIER Jean-Luc - Le Dieu du Moyen Age, Paris, Bayard, 2003.
LUBAC (de) Henri - Le drame de l'humanisme athée, Paris, UGE,  1963 (1944).
LUNEL Pierre- SOEUR EMMANUELLE - Secrets de vie, Paris, Editions Anne Carrière, 2000.
MANDOUZE André - Et Ratzinger voudrait nous faire croire ?, Le Monde, 24.02.2000.
NOUVEL OBSERVATEUR  (Le) - La guerre des dieux, HS, n° 46, Janvier 2002.
PENA-RUIZ Henri - Dieu et Marianne. Philosophie de la laïcité, Paris, PUF, 1999.
POUPARD Paul - Le Christianisme à l'aube du IIIe millénaire, Plon-Mame, 1999.
PROJET - Les religions dans la cité, n° 267, automne 2001.
PY Olivier - L'inachevé, Paris, Bayard, 2003.
REGAMEY Pie R. - Portrait spirituel du chrétien, Paris, Les éditions du Cerf, 1963.
REMOND René - Regard sur le siècle, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.
REMOND René - Le christianisme en accusation, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.
ROGER (Frère ) - Confiance dans les nouvelles générations, Le Monde, 31/12/2002.
ROUART Jean-Marie - Libertin et Chrétien, Paris, Ed. Desclée de Brouwer, 2004.
SALES Claude - Les rires de Dieu, Paris, Bayard-Desclée de Brouwer, 2001.
SERRES Michel - Rameaux, Paris, Ed. Le Pommier, 2004.
SIMON Hippolyte - Vers une France païenne ?, Paris, Cana, 1999.
SIMON Hippolyte - Libres d'être prêtres, Paris, Les éditions de l'Atelier, 2001.
SOEUR EMMANUELLE - Richesse de la pauvreté, Paris, Flammarion, 2001.
TINCQ Henri - Dieu en France. Mort et résurrection du catholicisme,  Paris, Calmann-Lévy, 2003.
TINCQ Henri - Articles du journal Le Monde sous les reubriques Essais, Horizons, Questions au XXIe siècle, société, du 24/12/1999 au 03/03/2004.
TROISFONTAINES Roger - " Je ne meurs pas...", Paris, Editions universitaires, 1960.
VALADIER Paul - Un christianisme d'avenir. Pour une nouvelle alliance entre raison et fopi, Paris, Seuil, 1999.
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ENVOI


AVANCER AU LARGE !

" L'Eglise se retire aujourd'hui de bien des querelles où elle était
depuis le Moyen Age partie prenante. Elle ne renonce pas pour
autant à sa présence dans le monde, elle se recueille sur le mode
le plus essentiel, et finalement aussi le plus efficace de cette présence,
qui n'est pas l'étalement, moins encore l'impérialisme, mais une discrétion
brûlante, comme la présence même de Dieu ".

Emmanuel Mounier, Feu la chrétienté, p. 529



Les temps ont changé et avec eux les repères qui structuraient traditionnellement la vie des hommes. De nos jours, chacun le sait, dans les sociétés fragmentées qui sont les nôtres, il est devenu impossible et d'ailleurs impensable de partager les mêmes valeurs. Individus et groupes sociaux ont une propension évidente à considérer leurs idées, leurs analyses ainsi que leurs positions théoriques et pratiques comme les seules pertinentes ; de ce fait, ils ont tendance à se proclamer seuls détenteurs de la vérité et à chercher à imposer leurs vues aux autres et à les traduire en prescriptions pour tous. Par suite, quand une institution adopte une certaine perspective, elle n'a que trop tendance à estimer que les positions des autres sont erronées. Le fait que des conceptions du monde rivales cherchent à s'imposer par la contrainte génère un climat conflictuel source de profonds déchirements.
Pour qui prend conscience du pluralisme généralisé vers lequel nos sociétés s'acheminent, il faudra bien que le temps de la tolérance finisse par l'emporter, que le pouvoir d'Etat et les confessions religieuses restent séparés. Par delà le mouvement d'uniformisation tendancielle que nos sociétés connaissent, il reste des styles de vie, des croyances, des façons d'être, de penser et d'agir différenciés.

Dans un tel contexte, la société civile doit promouvoir un certain nombre de valeurs fondatrices : liberté personnelle et de conscience, dignité de l'homme et de la femme, égalité entre les sexes, recherche de la paix et de la justice, acceptation de quelques règles communes de réciprocité, respect de l'autre et ouverture au monde dans la perspective de l'élaboration d'une culture commune. Le chemin à parcourir vers la tolérance généralisée sera long et semé d'embûches; c'est pourtant la condition pour que la Terre soit habitable.
Peut-on aller plus loin ? Pour vivre l'aventure de l'existence, les hommes doivent-ils s'en tenir au seul horizon du monde ? Oui, répondraient ceux qui font le pari, pour nos temps démocratiques, d'une forme laïque de spiritualité ancrée dans l'humain et non plus dans un dogmatique et lointain ailleurs. A suivre le philosophe Luc Ferry, il s'agirait de passer " d'une ' trancendance verticale ' ( des entités extérieures et supérieures aux individus, situées pour ainsi dire en amont de l'humain ) à une ' transcendance horizontale ' ( celle des autres hommes par rapport à moi ) " ( 1996, p. 93 ). Ce renversement de perspective signifierait au plan moral, la fin du théologico-éthique. Les valeurs-clés de cette "transcendance dans l'immanence " ne dépendraient plus d'un divin antérieur, extérieur et englobant, mais seraient pensées à partir de l'homme lui-même. C'est dans sa raison et dans sa liberté, lesquelles constituent sa dignité, que l'homme pourrait fonder les principes d'un vivre-ensemble contemporain.

Si tout retour vers un modèle de société dont la religion serait le facteur englobant n'est pas plus possible que souhaitable, on peut penser néanmoins que l'Eglise reste en " situation de pôle prohétique " au sein de la société civile ( Hippolyte Simon, 2001, p. 59 ). Pour qui ne se reconnaît pas seulement enfant de la nature, la question du sens demeure encore canalisée par la référence à plus haut que le seul horizon du monde. Il y a toujours pour le croyant, qui veut vivre sous un éclairage évangélique, un va-et-vient à prendre en compte entre l'ici et l'ailleurs.


Au niveau spirituel, le premier appel que Jésus adresse à Simon au bord du lac de Tibériade : " va  au large " semble d'une actualité presque évidente pour les temps présents (En ce début de millénaire, soeur Emmanuelle et le pape Jean-Paul II l'ont déjà repris ; mgr Claude Dagens en fait même le titre d'un ouvrage ). Dans le monde tel qu'il est, une religion de l'amour, de la compassion et de l'esprit de service fait tendre une main à autrui. Un auteur comme Maurice Bellet rappelle à sa manière, dans un ouvrage vivifiant que " l'esprit de l'Eglise, c'est : ne pas réduire, ne pas exclure. Ne pas réduire la hauteur, l'abrupt de l'Evangile ; ne pas exclure les hommes, dans leur diversité et jusqu'en leurs faiblesses, tant qu'ils préfèrent la communion à leur prétention à se tenir seuls en excluant autrui " (2001, p. 109 ). C'est dire qu'une représentation Eglise-communion devrait l'emporter sur celle d'une Eglise autoritaire et centralisatrice. Pendant des siècles l'Eglise est apparue dominatrice, sûre de détenir la vérité au point de ne pas reconnaître les fautes commises pendant deux millénaires. Il a fallu attendre la démarche de repentance accomplie par le pape Jean-Paul II, en mars 2000 à Rome et devant le Mur des Lamentations de Jérusalem, pour que des versants d'obscurité de son histoire commencent à être officiellement dénoncés.
 C'est le propre de la laïcité de faire qu'il n'y a plus aujourd'hui d'obligation sociologique de croire. Du fait de ce nouveau contexte on est passé d'une foi quasi-obligée ( expression pour le moins contradictoire) à une foi d'adhésion volontairement et librement assumée. Nos contemporains désirent se déterminer eux-mêmes au risque de se fourvoyer ; il y aura toujours des hommes résolument athées et allergiques à tout comportement religieux. Chez les croyants eux-mêmes, la pratique religieuse semble être de moins en moins régulière et de plus en plus sélective. Nombre d'entre eux semblent s'affranchir des pratiques obligatoires et opérer une distanciation de plus en plus forte vis-à-vis des dogmes ; ils entendent, enfin, décider librement de leurs conduites morales. Le caractère délibéré de la foi de conviction signifie souvent d'aller à rebours de l'évolution générale et de résister aux vents dominants à l'image de ces cupressus au bord de la mer tous courbés dans la même direction. Dans cet environnement nouveau, l'identité chrétienne n'occupe plus une position comparable à celle qui a été naguère la sienne dans un climat de chrétienté où tout semblait stable. On passe d'un christianisme d'héritage, d'observance à un christianisme d'engagement, de vouloir. La valorisation contemporaine de la quête spirituelle individualisée fait que l'Eglise catholique, notamment, n'entend plus se présenter comme une institution dominatrice, imposant ce qu'il convient de croire et faire d'en haut et en bloc par le biais d'institutions, mais comme levain présent au sein des réalités humaines et sociales ; encore faut-il veiller à ce que certaines pages de son histoire soient véritablement tournées et qu'elles appartiennent véritablement au passé. Il s'agit moins de faire planer sur le monde l'autorité du Magistère que de progresser pas à pas avec lui et de l'accompagner en lui proposant la foi dans un Dieu personnel et dans l'être humain. Pour parler comme René Rémond " le christianisme n'est pas d'abord une morale : c'est avant tout une pédagogie de la transcendance et de l'incarnation, qui apprend à l'homme comment il se situe dans l'univers et le temps au sein d'un projet plus vaste que lui-même" ( 2000, pp. 133-134 ). Dans cette logique les Eglises devront aller toujours plus à la rencontre des hommes et de la société. L'aventure humaine n'est jamais unique ; l'aventure religieuse de ceux de nos contemporains qui n'entendent pas se laisser emporter par le seul tourbillon du quotidien ne l'est pas davantage. C'est la singularité qui distingue les comportements religieux des temps actuels : stricts pratiquants observant toutes les prescriptions, baptisés retrouvant le chemin de l'Eglise pour les grandes fêtes ou les évènements de la vie, " convertis ", catéchumènes jeunes ou adultes, " recommençants ", " pélerins ", croyants sans appartenance, personnes attachées culturellement à une confession...; belle diversité des cas de figure rencontrés ! Chez les sujets modernes les plus croyants eux-mêmes, la pratique religieuse semble être de plus en plus sélective. Nombre d'entre eux semblent s'affranchir des pratiques obligatoires et opérer une distanciation de plus en plus forte vis-à-vis des dogmes. Ils entendent, enfin, décider librement de leurs conduites morales.

Avancer au large, c'est s'aventurer au milieu des hommes et du monde. Avec l'émergence d'un monde nouveau - le XXIe siècle sera celui de l'information et de la communication - il appartiendra aux générations les plus jeunes de défricher de nouveaux chemins pour l'évangélisation ; pour cela les nouvelles technologies devront être maîtrisées. Evoquant le cyberespace Jean-Paul II n'hésite pas à le qualifier de " nouvelle frontière " pour l'évangélisation du monde. Pour qui demeure convaincu que le message chrétien offre un projet de vie susceptible de satisfaire les besoins spirituels et les aspirations des hommes d'aujourd'hui, toutes les implications de la Bonne Nouvelle devront être tirées dans tous les domaines et notamment dans la lutte contre l'injustice et la recherche de la paix ; il ne peut pas y avoir de paix sans justice tant au niveau national qu'entre les nations. Bien sûr, l'importante question du choix des moyens à employer afin de construire une société de justice restera l'objet de vigoureux et légitimes débats, mais la radicalité des exigences évangéliques est certaine. Pour qui se reconnaît dans le discours chrétien et cherche à inscrire sa vie dans le sillage du Christ, la charte des Béatitudes reste aujourd'hui, comme hier, et à jamais un message d'espérance. La création des richesses étant le but et le lien structurant des sociétés modernes, les chrétiens, associés à d'autres composantes de la société, devront susciter des formulations institutionnelles originales répondant aux exigences de l'esprit de service et de pauvreté afin de construire un monde plus humain. Ne pas accepter que l'individu soit broyé par les mécanismes économiques est aussi une façon de témoigner de la nécessité d'un autre développement au service de l'homme et de tous les hommes obéissant à d'autres valeurs que la seule loi du profit. On peut penser avec Paul Valadier, " qu'un christianisme qui conjuguerait avec rigueur culte à Dieu et service d'autrui trouverait sa véritable identité et apporterait une contribution considérable à une humanité à la fois toujours plus une et plus diverse " ( 1999, p. 229 ). Une nouvelle fois, la situation duale si délicate du chrétien est retrouvée : présence au monde d'ici-bas tout en n'oubliant pas le monde d'en haut auquel il est appelé. En fait, s'il y a un temps pour le Tout Autre, et un temps pour les hommes, les deux moments se rejoignent dans la mesure où le premier sous-tend l'action du laïc.


L'heure n'est plus à la déprime, à la résignation frileuse et aux luttes défensives. Dans le contexte contemporain de la marée montante de l'indifférence il n'est pas pour autant déraisonnable de penser qu'un christianisme humble mais revigoré ait un avenir. Il passe par la mise en oeuvre innovante et audacieuse du message originel pour l'humanité du XXIe siècle. Mgr Albert Rouet le rappelle une nouvelle fois. Il n'y aura " de création de société renouvelée que par un retour à la source primitive la plus radicale. On n'invente qu'à partir de l'origine, en se coulant dans la générosité de Dieu" ( 2002, p. 276 ). Il importe, en remontant à la source, de naviguer au plus près d'une Bonne Nouvelle qui vaut pour tous les temps. Il s'agit de ne pas réduire la radicalité de la parole originelle ; il s'agit de ne pas oublier que le message vaut pour le monde d'aujourd'hui et de demain, pour tout homme et pour tout l'homme. Participer à la construction d'un monde délivré de l'injustice, de l'oppression et de la misère c'est une tâche commune entre ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas. Faire advenir une société plus humaine c'est déjà pour le croyant le commencement ici-bas et autrement de cet ailleurs qu'il espère ; c'est ouvrir la route, sur terre sous le ciel, qui conduit de l'humain jusqu'au divin. Dieu Amour, un sillage à suivre, un sillage à vivre sans fin.

Champ immense de la tâche. Rude défi lorsque la barque institutionnelle de l'Eglise tangue et roule dans les vicissitudes des temps actuels. Historiquement, le message évangélique s'est adapté aux structures de changement majeur du temps et de l'espace. Le monde du christianisme n'est plus le monde des hommes de ce temps. Puisque l'on est entré dans une ère nouvelle, le christianisme ne saurait demeurer crispé, figé. Sans perdre sa singularité pivotale, -"le mystère christique"- le message évangélique, pour être plus audible, doit seulement être remis en situation afin d'être en phase avec le monde sécularisé qui est le nôtre. Le mystère chrétien n'est pas d'abord une structure institutionnelle pyramidale et c'est plus qu'une morale. C'est avant tout une proposition de sens, un mystère de l'Amour. Des signes d'espoir pourraient venir de l'instauration d'un nouveau rapport au monde, de la définition de nouvelles manières de témoigner. L'avenir du christianisme est dans son ressourcement, dans son recentrage sur son credo central et dans la rénovation de certaines structures ecclésiales.

Au total et de manière synthétique, les contours d'un nouveau visage du christianisme sont dans la fidélité au message de la Croix et dans l'élaboration d'un projet fort d'incarnation.
Ils sont dans la pluralité là où le coeur du mystère n'est pas en cause.
Ils sont dans la décentralisation pour favoriser la communion tant au sein du catholicisme qu'entre les différentes confessions chrétiennes.
Ils sont dans l'ouverture aux autres et au monde : participation à la recherche de la paix dans le monde et à l'élimination de toutes les formes de pauvreté, contribution à l'élaboration d'un nouvel ordre mondial, à la réduction de l'écart entre pays industrialisés et pays pauvres.
Ils se construisent par le débat, le dialogue et l'inventivité.

A vues humaines l'avenir paraît bouché ; pourtant, si le christianisme n'en était qu' à ses débuts à l'aube du troisième millénaire !



Pour aller plus loin dans la réflexion


BELLET Maurice - La quatrième hypothèse. Sur l'avenir du christianisme, Paris, Desclée de Brouwer, 2001.
FERRY Luc
- L'Homme-Dieu ou le sens de la vie, Paris, Grasset, 1996.
REMOND René - Le christianisme en accusation, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.
ROUET Albert - Découvrir Dieu comme père. Prier en fils, Versailles, Editions Saint-Paul, 2002.
SIMON Hippolyte - Libres d'être prêtres, Les éditions de l'Atelier, 2001.
VALADIER Paul - Un christianisme d'avenir,. Pour une nouvelle alliance entre raison et foi, Paris, Seuil, 1999.

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                             I. DES REPERES SUR LES QUESTIONS
                                      ECONOMIQUES ET SOCIALES.


A. DES REFERENCES DOCUMENTAIRES GENERALES.

Des sites publics.
http://www.education.gouv.fr
http://www.europe.gouv.fr
http://www.forum.gouv.fr
http://www.internet.gouv.fr
http://www.premier-ministre.gouv.fr
Le portail du gouvernement français
http://www.sante.gouv.fr
http://www.service-public.fr
Le portail de l'administration française
http://www.science.gouv.fr
http://www.social.gouv.fr
http://www.travail.gouv.fr

Des jalons pour une documentation.
http://www.ladocumentationfrancaise.fr
Regards sur la France et sur le monde
  Rapports publics.  Dossiers en ligne.
  Revues :
  -Cahiers français
  -Notes et études documentaires
  -Problèmes économiques
  -Problèmes politiques et socaiaux
  -Regards sur l'actualité
............................
http://www.monde-diplomatique.fr
En plus des articles ce site présente l'intérêt de donner les coordonnées et sommaires de 600 revues

Sites d'organismes de recherche
http://www.credoc.fr
Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie
http://www.ifri.org
Des travaux sur la mondialisation, les économies en développement, l'économie internationale. Publie Ramsès
http://www.insee.fr
Institut national de la statistique et des études économiques. Nombreuses revues, notamment :
  -Insee première
  -Economie et statistique
  -Insee conjoncture
  -Insee résultats
  -Synthèses
http://www.ined.fr
Institut national d'études démographiques.  Des revues :
  -Population
  -Populations et sociétés
http://www.ofce.science-po.fr
Observatoire français des conjonctures économiques

B. UN COUP D'OEIL THEMATIQUE.

* Hommes et sociétés : questions en débat
Sur les inégalités
http://www.inegalites.org
Site de l'observatoire des inégalités
http://www.bip40.org/fr
Site du réseau d'alerte sur les inégalités. Baromètre des inégalités et de la pauvreté

Sur les formes du mourir
http://www.admd.net
Association pour le droit à mourir dans la dignité. Elle milite pour une législation sur l'euthanasie
http://www.jalmalv.org
Jusqu'à la mort accompagner la vie. Elle développe des réflexions sur les soins palliatifs et l'accompagnement

Sur les mouvements féministes
http://www.chiennesdegarde.org
Un des sites de l'internet féministe français publiant des articles et renvoyant à de nombreux autres sites
http://www.cybersolidaires.org
Site pour la défense des droits humains, sociaux et culturels des femmes et de leur droit à communication
http://www.penelopes.org
Ce site pionnier de défense des droits des femmes présente des liens associés
Elisabeth Badinter - La place des femmes dans la société française, Lettre n° 245 de l'OFDE, janvier 2004, peut être consultée sur http://www.ofce.science-po.fr

Sur des questions se société
http://www.oecd.org/biotechnology
Groupe de coordination pour les biotechnologies de l'OCDE
http://www.ccne-ethique.fr
Site du comité consultatif national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé
http://www.netpolitique.net
Liens, partis, observatoires et enquêtes, débats d'idées, institutions, élections


Sur le travail
http://www.ires-fr.org
Institut de recherche économique et sociale. Des publications et des documents de travail
http://www.123travail.com
Des informations, des dossiers et des liens associés proposés par le Centre d'étude des relations du travail
http://www.politiquessociales.net
Evaluation des politiques sociales par le CPDS de Montréal, dans le cadre de la mondialisation. Des dossiers par thèmes et par pays


* Questions internationale
s
http://www.altermondialisme.net
Principaux courants et familles altermondialistes. Des liens associés
http://www.banquemondiale.org/
Site de la Banque mondiale
http://www.europa.eu.int/comm
Commission européenne
http://www.gemdev.org
Groupement d'intérêt scientifique pour l'étude de la mondialisation et du développement
http://www.geoscopie.com
Les multinationales sur internet
http://www.ilo.org
Site de l'Organisation internationale du travail
http://wwww.pouruncommerceequitable.com
Commerce, globalisation et lutte contre la pauvreté
http://www.mondialisation.com
Des points de repère pour l'essentiel de l'actualité sur la mondialisation
http://www.transnationale.org
Dossiers. Compagnies. Pays.

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                                            II. DES REPERES SUR
                                       LA SPHERE RELIGIEUSE
.












Sources bouddhiques
http://www.ubf.com.fr/
L'Union bouddhiste de France qui représente les différentes traditions implantées en France
http://www.bouddha.ch
L'Union des bouddhistes de langue française
http://www.bouddha.ch/Sites.htm
L'annuaire des sites bouddhiques
http://www.buddhanet.net/
Réseau bouddhiste d'information et d'éducation
http://www.chez.com/bouddhisme/
Un annuaire du bouddhisme avec des liens traitant du dialogue entre chrétiens et bouddhistes


Sources musulmanes
http://allahouakbar.com/
Site de référence de l'islam
http://www.islam-france.com/
L'Union des Jeunes Musulmans UJM
http://perso.club-internet.fr/jmf-c
Les Jeunes Musulmans de France JMF
http://www.lnmf.net/
La Ligue Nationale des Musulmans de France LNMF
http://www.oumman.com  L'islam en liberté. Site réalisé par un collectif indépendant réunissant des musulmans sans discrimination relative aux modalités de leur islamité. Premier site de l'islam francophone sur internet.

Sources juives
http://www.col.fr
Communauté on line ; portail institutionnel
http://www.consistoire.org
Consistoire de Paris ACI
http://www.planet-shalom.net
Revue de presse, articles, vente en ligne de produits casher
http://www.topj.net
Site portail de la communauté juive


SOURCES CHRETIENNES

Anglicanisme
http://www.cofe.anglican.org
Consistoire anglican
http://www.anglicancommunio.org
Eglise d'Angleterre


Catholicisme
http://www.catholiens.org
Le moteur de référencement des sites chrétiens
http://www.cef.fr
Site de la conférence des évêques de France
http://www.ChristiCity.com
La différence chrétienne sur le net. Portail lancé par l'Association Nouvelle Evangélisation
http://www.croire.com
Site encyclopédique des chrétiens par Bayardweb
http://www.diocese-poitiers.com.fr
Un exemple de site diocésain
http://www.domuni.org/
Portail des sciences humaines et religieuses animé par des dominicains -e-learning porteur de sens
http://www.golias.ouvaton.org
Enquêtes, analyses, reportages par des chrétiens engagés
http://www.inxl6.cef.fr
Le portail jeune de l'Eglise catholique en France
http://www.jesuites.com
Site des jésuites de France
http://www.ktotv.com
Télévision catholique
http://laquarium.org
Moteur de recherche de sites chrétiens francophones
http://www.ndweb.free.fr
Centre spirituel ignatien sur internet
http://www.partenia.org
Diocèse sans frontières. Page de  monseigneur Gaillot ; un forum où l'on débat de questions d'éthique et de foi
http://www.portstnicolas.org
Site pionnier en matière de site catholiqque
http://www.prionseneglise.fr
Le site internet de Prions en Eglise
http://www.rmitte.free.fr
Premier cybernatiser qui cherche à former sur la Toile " un grand monastère invisible de priants "
http://www.talithakoum.asso.fr
Un projet de recherche de la paix intérieure
http://www.topchretien.com
Portail chretien pour la francophonie
http://www.vatican.va
Site officiel du Vatican
http://www.vie-religieuse.org
Site lancé par soeur Catherine avec la Conférence des supérieures majeures

* Enfin, à noter une coédition Panorama et Bayardweb " Le guide du web chrétien", 400 sites internet classés par grans thèmes, 2002


Orthodoxie
http://www.orthodoxpress.com
Service orthodoxe de presse pour une information sur la vie de l'Eglise orthodoxe en France et dans le monde


Protestantisme
http://www.ware.ch
Alliance réformée mondiale
http://www.protestants.org/fpf/
Fédération protestante de France
http://www.able-xxI.com/org/FEF/fef/
Fédération évangélique de France
http://www.asi.fr/cle/
Un poisson dans le net
http://www.ekklesia.ch
Annuaire de sites religieux au service de l'Eglise francophone
http://www.lausanne.org/french
Fondamentalisme protestant
http://theolib.com/
Pour le maintien d'un christianisme d'ouverture à Paris et en France


Oecuménisme
http://www.wccoe.org
Conseil oecuménique des Eglises
http://www.Taize.fr/
Communauté oecuménique internationale fondée en 1940 par Frère Roger et dédiée à la réconciliation

Sur les sectes, on peut se référer à :
http://www.info-sectes.org
Site d'information sur les sectes et les mouvements de pensée
http://www.prevensectes.com
Site dont le but est la prévention par l'information
http://www.unadfi.org
Union nationale des associations de défense des familles et des individus. Cette association est spécialisée dans l'information sur les sectes, la prévention et l'aide aux familles

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Bien sûr, ces quelques  références ne constituent qu'une courte sélection de sites existants ; toutefois, de nombreux liens donnés par ces sites permettent d'accéder à beaucoup d'autres.

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Un dernier site doit, cependant, être mentionné car il permet d'accéder à de puissantes possibilités de recherche à propos de 7 religions ( y compris l'hindouisme, les religions zoroastrienne et baha'ie ), 88 livres saints et 55000 versets sacrés. Il s'agit de religare, " bibliothèque des religions de l'humanité ".
http://religare.org/

Enfin, http://www/portail-religion.com De la connaissance à l'Esprit. Ce jeune site se présente comme un portail des religions
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